Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

No guns in nature

 

 

18 décembre 25

La tenue d’un journal pousse à revenir sans cesse sur les anticipations hasardeuses auxquelles on se risque, le réchauffement climatique ajoutant de l’incertitude jusque dans les réflexes les mieux ancrés dans nos mémoires : ainsi n’ai-je pu m’empêcher, il y a quelque temps, de considérer comme inévitable la marche vers l’hiver, projetant à tort sur la ligne à venir l’observation d’un segment de quelques jours… Je corrige à présent. Non, le gel et le givre ne durent pas plus longtemps. Non, nous n’allons pas vers des jours sombres : la durée totale d’ensoleillement a beau être moindre aujourd’hui (et plus pour longtemps car le solstice approche), la chute des feuilles rend au contraire la lumière encore plus éclatante. À huit heures du matin la terre molle fume, et c’est à peine si le givre persiste dans les creux les plus froids. Les fruitiers bourgeonnent, les primevères s’épanouissent et l’on entend sans surprise des clameurs printanières…

Un coup de feu et une tache orange me ramènent à la réalité de décembre. Le premier chasseur s’est installé à l’orée du petit bois où je croise presque tous les jours les trois chevreuils qui viennent au terrier, l’adulte qui a perdu un bois, le brocart en velours et la chevrette. Je salue poliment et fais taire les chiens – le chasseur pense sans doute que c’est pour ne pas déranger la chasse alors que je veux éviter que les chevreuils ne s’approchent en prenant notre présence pour une absence de danger. Je songe à cette fois où j’avais croisé l’un d’eux qui s’éloignait doucement dans le bois à la lisière duquel patrouillait le chasseur. Ils n’ont pas bonne vue, sans doute, les chevreuils, mais ils savent ce qu’il faut faire…

Le deuxième chasseur est encore un jeune homme. Il s’est installé sur le château d’eau, à l’endroit même où j’ai fait si peur à Courage, cet été, en éclairant maladroitement ma frontale. Il me dit que je peux passer sans crainte avec les chiens, mais oui, nous ne sommes pas du gibier… Je ne ressens aucune animosité personnelle à l’égard de ces gens, qui n’agressent personne, ne commettent aucune action illégale ni aucune imprudence et sont à leur place ici autant que moi — autrefois, j’aurais même ajouté qu’ils l’étaient davantage, puisqu’ils s’inscrivent dans le réseau trophique du lieu. Les chevreuils et les sangliers qu’ils tuent ne sont pas menacés, les chasseurs ne criblent pas l’environnement de plomb non plus et je n’ai connaissance d’aucun accident de chasse dans notre secteur. Je peux raisonnablement apprécier le fait que certains d’entre eux n’achètent pas de viande dans les supermarchés mais préfèrent ce circuit court et local…

Mon cœur pourtant se serre à l’idée qu’ils pourraient aujourd’hui abattre l’un des chevreuils qui viennent au terrier. Ce qui fait mon émerveillement remplit leur congélateur, c’est assez dur à vivre… Mais quand les victimes de la chasse ne sont même pas consommées, comme c’est le cas pour le renard absurdement classé « E.S.O.D. », ou pour le blaireau qui est seulement « chassable », la tristesse se transforme en colère, et les chasseurs en ennemis. Est-ce que ceux que j’ai salués sont des tueurs de renard ? Est-ce qu’ils ont déjà tiré sur des blaireaux, des geais, des martres ou des fouines ? Je n’ose leur demander, nullement désireux d’engager une conversation qui aurait toutes les chances d’achever de gâcher ce jour mal commencé. Lorsque j’ai essayé, je me suis toujours heurté à une vision du monde sauvage qui semble d’un autre temps, où les animaux sont divisés en deux groupes, « utiles » ou « nuisibles », où l’homme tout-puissant décide de leur vie, de leur mort, et où la menace du fusil reste l’ultime argument…

 

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