Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

Solstice d’hiver

 

 

22 décembre 25

Les longues nuits tièdes et venteuses de ce solstice étrange s’étirent. Indifférents aux bourrasques, les blaireaux émergent avant sept heures par la gueule de l’esplanade, puis rejoignent rituellement le perron. Courage ne boîte plus. À la sortie d’avant-hier soir, il gardait encore la patte arrière gauche en l’air, puis au matin c’était fini. Sans une légère raideur qui persistait et surtout certaines attitudes dans le jeu qui me permettent de l’identifier, j’aurais pu croire que c’était un autre blaireau qui rentrait ainsi en sautillant devant Prudence…

Car mes blaireaux jouent beaucoup, ces temps-ci. L’interminable séance de toilettage mutuel s’achève chaque fois par des joutes de museaux, des roulades parfois spectaculaires, des poursuites sur l’esplanade, des simulacres d’accouplements que Prudence refuse et qui se transforment en simulacres de combats. On serait bien en peine de déceler dans leur attitude la moindre inquiétude, si ce n’est quand ils se précipitent à l’intérieur du terrier à cause d’un danger que la lumière infrarouge des caméras ne me révèle jamais. Le vent mugit, les feuilles s’envolent, des branches cassent, mais les deux blaireaux censés être adultes jouent de plus belle.

Puis le jeu s’arrête sans crier gare, quand Courage est repris par une frénésie de ratissage et d’enfouissement de litière. Prudence choisit ce moment pour se coucher devant l’entrée, tentative peut-être de prolonger le jeu. Il la contourne sans même essayer de la pousser, disparaît à l’intérieur. Tous deux s’en vont ensuite, laissant place aux mulots, et reviennent vers cinq heures conclure la nuit par une dernière séance de toilettage et de sieste en extérieur (il fait si doux). Vara ne se montre toujours pas, ou bien elle a maigri et je la reconnais plus – ne serait-ce pas elle, à quatre heures, toute seule sur le perron ?

Je m’installe dans la routine de leurs nuits, rideaux tirés, pendant que le vent au matin mugit encore. Je pressens qu’une telle régularité va tôt ou tard être brisée par quelque événement, apparition, disparition, variation, auquel je me prépare comme je peux. Juché sur un escabeau je rehausse la caméra qui surveille le perron, en déplace une autre pour élargir le champ sur l’esplanade. Je sais qu’ils sont là tout près, à l’intérieur, endormis. Est-ce qu’ils perçoivent ma présence, dans leur sommeil ? Est-ce qu’au réveil ils viendront flairer mes traces, comme autrefois, quand on ne se connaissait pas ?

Les images du lendemain me fournissent la réponse : j’ai eu beau m’attarder partout au cœur de leur territoire en laissant mon odeur sans aucune précaution, ils ne perdent pas un instant à renifler mes traces. Je suis fier de faire partie de leur paysage olfactif.

 

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