Dans la chaleur de Meles

13 décembre 25
La terre blanche et dure de l’aube met plus de temps à dégeler. Les fines empreintes des chevreuils restent imprimées dans le givre et les trous de fouille des blaireaux semblent pétrifiés. La combe en contrebas cependant reste noyée dans un épais brouillard qui, vu d’ici, semble une mer laiteuse, vaporeuse, éblouissante – puisse la beauté du paysage offert aux montagnards consoler ceux des plaines de suffoquer tout l’hiver dans ce coton ! Au pied des vieux pommiers couverts de gui, les fruits gelés sont un festin durable pour les blaireaux, nullement soucieux de préserver leurs réserves si l’on en juge par le maintien de leurs activités extérieures.
Nos pas de bipèdes crissent sur l’herbe cassante, puis on avance en grand silence dans la forêt où les feuilles ne bruissent presque plus. Aujourd’hui, je montre avec fierté mon terrier à Vincent Verzat, le réalisateur-pisteur-militant qui a mis à l’honneur le blaireau dans son film Le vivant qui se défend et qui, par chance, va venir plus souvent occuper sa maison du Villard. La question n’est pas tant de savoir s’il accepterait de venir filmer les blaireaux pour offrir au livre à venir un prolongement visuel de qualité professionnelle, mais d’emblée de déterminer les meilleurs emplacements pour affûter et placer les caméras ! « C’est une sacrée pente où ils se sont installés, dis donc ! Ce n’est pas facile d’avoir une vue d’ensemble… Et la caméra dans l’arbre, comment fais-tu pour la relever ?… » Ainsi on va de gueule en gueule, de latrines en latrines – un nouveau pot a encore été creusé sur l’esplanade et j’en ai relevé deux autres en lisière qui me font une nouvelle fois m’interroger sur le sens de ce balisage inédit, peut-être lié à l’intrusion ponctuelle et non confirmée d’un blaireau venu d’un autre clan. Sur l’esplanade, les trois chevreuils habituels – un chevrillard aux bois naissants en velours, une chevrette et un mâle adulte qui n’a plus qu’un seul bois – viennent quotidiennement renifler les gueules qui les fascinent, pendant qu’au loin on entend les hurlements des chiens de chasse. Plus loin la caméra du terrier annexe 1 a filmé un renard qui s’y est attardé. Je montre aussi à Vincent le terrier périphérique où est installé le couple de renards et où la vue dégagée semble idéale pour établir un affût, et lui me montre les images du beau cerf qu’il a réussi à voir hier : deux grands bois qui bougent entre les arbres au loin, fierté de l’avoir repéré !
On parle du « regard jizz » et de pistage, de l’ampleur de ce qui inquiète et des quelques signes qui rassurent, on parle des blaireaux…
Je remarque que ce qui vient aussitôt dans notre conversation de méliphiles, ce sont les mots de « tendresse », de « douceur », de « chaleur », à rebours des clichés véhiculés par une vision cynégétique obsolète mais aussi des récits issus du contexte anglo-saxon et des travaux d’Hans Kruuk sur la défense du territoire. Le blaireau est un animal social qui se promène et mange en solo, mais qui passe l’essentiel de son temps au contact d’un ou plusieurs congénères à s’épouiller, se frotter, se marquer, se mordiller, jouer ou dormir. C’est plus vrai que jamais ces derniers temps, où Vara ne se montre plus mais où Courage et Prudence sont inséparables, même lorsqu’ils passent aux latrines. Ils émergent tous les soirs entre 18 et 19 heures, souvent de la même gueule, quelquefois de gueules différentes (et, dans ce cas, ils se rejoignent avec un tel empressement qu’il est difficile de croire qu’ils ont passé la nuit ensemble, comme c’est pourtant le plus vraisemblable). Ils se livrent ensuite à de longues séances de papouilles sur le perron, pendant lesquelles Prudence parfois parait s’assoupir. Courage alors la mordille, la secoue vivement et fait mine de s’accoupler, sans qu’aucun son ne soit jamais émis – les vocalisations et l’agitation de la semaine dernière ne se sont pas reproduites.
À force de filmer leur tendre toilettage, la caméra chauffe, et le thermomètre qui indiquait un ou deux degrés monte graduellement jusqu’au chiffre extravagant de 22°C à 19h45 : je considère que ce chiffre, au fond, mesure justement l’augmentation du bien-être, le bonheur au terrier, la chaleur de Meles…
