Le regard jizz est un regard amoureux

5 décembre 25
La neige a fondu, les nuits de gel succèdent aux jours de dégels et de nouveau on peine à croire en l’hiver. Les blaireaux sortent et rentrent plus tôt mais s’attardent devant le terrier. La blessure de Prudence semble en bonne voie de guérison. Je m’étais d’abord réjoui que cette claudication passagère puisse me faciliter l’identification, avant de me dire que je n’en avais presque plus besoin car un simple coup d’œil, ai-je pensé, me permet désormais de les reconnaître tous les trois.
Je me suis en effet livré à une modeste expérience d’identification « directe » à partir de vidéos du mois précédent, en me fiant à l’instinct, à l’intuition ou, disons, à l’habitude acquise de les regarder. J’ai procédé à dix identifications instantanées, puis vérifié en revenant sur les détails, vitesse lente et arrêts sur image. Le résultat a été concluant six fois, manifestement erroné deux fois, impossible à vérifier deux fois. Il est difficile d’en conclure quoi que ce soit de fiable et il faut se garder d’un excès de confiance, mais il semblerait qu’avec le temps je puisse tout de même souvent les distinguer au premier coup d’œil.
En ornithologie, cette capacité d’identification rapide s’appelle le « jizz ». J’ai rencontré autrefois en Guyane un ornithologue chevronné capable de distinguer les différents passereaux qui entraient dans ces rondes multispécifiques qui tourbillonnaient dans la canopée et me donnaient le tournis. Là où je ne voyais qu’un essaim d’oiseaux multicolores qu’il me fallait observer longuement aux jumelles avant de pouvoir opérer la moindre distinction (cette occasion m’étant rarement laissée car les rondes sont trop rapides et la forêt trop dense), il énonçait doctement : « batara huppé, batara rayé, alapi carillonneur, myrmidon, manakin à dos bleu… » Je le soupçonnais de dire n’importe quoi pour m’épater, ou bien de s’aider grâce aux chants, ou encore de s’appuyer sur ses connaissances préalables de la composition des rondes, mais non : c’était le jizz. Il ne savait pas bien expliquer, mais il avait passé tant de temps à les observer que toutes ces formes étaient comme entrées dans ses pupilles : quand l’une d’entre elles coïncidait avec son équivalent intérieur, le nom s’imposait de lui-même presque instantanément – ainsi au printemps n’ai-je pas besoin de réfléchir ou de regarder consciemment pour percevoir sur la terre sombre les sombres morilles que je recherche et que d’aucuns moins exercés ou moins obsédés peinent à repérer !
Le regard jizz est un regard d’expert. Aiguisé par l’expérience, attisé par le désir, il est « le sommet de l’accomplissement qui signale vraiment la perspicacité d’un naturaliste virtuose (…) capable de transcender l’attention disciplinée aux détails, et de voir une espèce avec précision dans un moment de reconnaissance éclair qui l’appréhende comme faisant partie d’une écologie de relations ».[6]
Dans son livre Le regard perdu, Baptiste Morizot conceptualise et élargit cette notion pour en faire un outil d’investigation portant sur la relation que nos ancêtres préhistoriques étaient susceptibles d’entretenir avec la faune, les figurations de l’art pariétal lui semblant révélatrice de ce regard particulier par lequel le chasseur ou le naturaliste entre en relation avec les animaux qu’il côtoie. Le regard jizz devient dès lors un regard de haute intensité où le « dedans » et le « dehors » se mêlent dans le souffle d’une connivence renouvelée, à l’instar de ce regard amoureux qui advient « quand une vision (…) requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre tout entier », comme l’écrit Proust à propos du coup de foudre.[7] Ce n’est pas un regard objectif qui juge de tel ou tel détail de l’être qu’on regarde (comme quand on prend une fiche d’identification du célèbre guide ornithologique Peterson qui précise par des flèches sur les dessins les éléments discriminants, calotte rouge, barre alaire en pointillés, queue barrée de blanc, etc.). Ce n’est pas non plus un regard subjectif qui efface son objet et fait qu’on voit ce qu’on a envie de voir (un loup à la place d’un chien ou un blaireau au lieu d’un tableau représentant un nu féminin, comme cela m’est arrivé avant-hier chez une amie). C’est un regard de désir décentré, parfois mêlé de crainte quand il s’agit d’un grizzli (ainsi que le relate Morizot dans le récit qui ouvre son livre). C’est un regard qui saisit l’ensemble et se nourrit de toute la richesse relationnelle construite au préalable par l’expérience ou les rêveries, dans le cas d’un premier regard, « en ce moment qui a encore quelque chose de magique, et qui doit être désiré, organisé sans être contrôlable, planifié sans être planifiable »[8].
C’est un regard poétique aussi, parce qu’il nous délivre de nous-même, de la mollesse et de l’indifférence habituelle pour nous ramener à une forme de vivacité, et parce qu’il exige de faire quelque chose en réponse. Le poète écrit, l’amoureux cherche à être aimé en disant son amour, le photographe animalier presse la détente de son appareil… le chasseur, celle de son fusil. Je me rappelle avec émotion de ce soir de mai où j’ai vu émerger pour la première fois de visu le fin museau de Courage : j’avais beau m’être préparé à cette rencontre, ainsi que je l’ai relaté précédemment, je garde le souvenir d’un événement étonnamment imprévisible.
C’est un regard enfin qui devient obsédant — disons que c’est ce que l’on cherche à voir ainsi qui obsède — et conduit consciemment ou inconsciemment à rechercher partout la forme convoitée. Proust estime que « chacun porte, inscrite en ces yeux à travers lesquels il voit toutes choses dans l’univers, une silhouette intaillée dans la facette de la prunelle »[9], pour certains « une nymphe » et pour d’autres « un éphèbe », dans le vocabulaire proustien, mais on peut facilement élargir aux mammouths pour le chasseur-graveur préhistorique, aux morilles pour le cueilleur de champignons, et aux blaireaux pour le méliphile !
Parfois, sans qu’il soit besoin de descendre dans une grotte ni d’aller étudier les rondes en forêt amazonienne, les lignes composées par les branches d’un arbre, une façade de pierres ou des taches de sang dans la neige, font apparaître la figuration incomplète d’une paréidolie. Tout comme le jizz du naturaliste, la paréidolie est « une fonction cérébrale qui apprivoise le monde »,[10] qui donne à voir l’arbre ou l’animal avec une intensité comparable à celle du sentiment amoureux. J’ai raconté ailleurs à quel point j’étais, enfant, un paréidolique compulsif, et même comment j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme sous la forme d’un visage apparu à trois heures du matin dans les branches d’un merisier… Passons.
Ce qui m’importe aujourd’hui, ce qui me fait plaisir, c’est de constater qu’un tel regard n’est pas perdu, pas perdu pour tout le monde, et que si d’aventure il l’était, le retrouver n’est pas si difficile. Je ne sais pas dans quelle mesure ce type d’expérience est généralisable, car enfin on voit mal qui pourrait avoir le temps et l’envie de regarder chaque jour des blaireaux, mais il me semble que les potentialités de ce type d’activité qui mêle amoureusement connaissances naturalistes et intensité (géo)poétique dépasse le simple passe-temps et pourrait déboucher sur un agrandissement généralisé du champ de nos vies humaines.
C’est un peu trop pour moi.
Pour l’heure, qu’il me soit seulement permis de nouer avec mes trois blaireaux un de ces liens « qui nous libèrent » et puis, surtout, de les nommer familièrement, sans trop me tromper, comme on nomme ceux qu’on aime.
