Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

Les blaireaux s’amusent en décembre

 

 

31 décembre 25

Les jours suivants ne confirment pas davantage le possible retour de Vara l’Invisible. Les températures se maintiennent en dessous de zéro et descendent vers -7°C dans la nuit, la terre durcie ne dégèle plus, et pourtant Courage et Prudence redoublent d’activité. Après une seule nuit de lever tardif et de coucher précoce, s’en suivent plusieurs nuits quasi frénétiques, avec records de déclenchements, sorties avant 20h et retours après 6h, sans que la météo ait changé en quoi que ce soit. Les blaireaux anticipent-ils le retour annoncé de la neige ? Est-ce leur stratégie pour se réchauffer ? Est-ce la faute aux hormones ? Il faut dire aussi que le repositionnement d’une des caméras révèle désormais ce que le grand épicéa central cachait : un autre espace de toilettage, de fouille et de jeu qui restait souvent hors-champ, ce qui montre à quel point les blaireaux facilement se coulent dans les angles morts et, danseurs facétieux ou fuyants, d’instinct évitent les faisceaux des projecteurs au profit des ombres…

Sur la terre bien tassée du perron longtemps ils se grattent, se toilettent, se mordillent, et se livrent à leurs habituels simulacres d’accouplements. Pour ce qui est des accouplements, il faut cependant plus que jamais s’interroger tant ils sont systématiques et, tout particulièrement dans la nuit du 30 au 31, insistants. Il ne fait guère de doute que Courage, cette fois, soit parvenu à ses fins, même si l’acte a duré moins de trois minutes. « Dans la majorité des cas », les accouplements de blaireaux « durent entre 10 et 90 min. et sont répétés plusieurs fois lors de la période d’œstrus des femelles, qui ne s’étale que sur 4 à 6 jours » mais « il semble confirmé que la durée de certaines copulations ne dépasse pas 2 min. », écrit Emmanuel Do Linh San [12]. Prudence émet quelques cliquettements mais ne proteste pas ni ne s’éloigne de son obsédé de frère, bien au contraire : les liens semblent encore raffermis car les jeux qui suivent redoublent d’intensité. La différence entre ces rapports incestueux qui s’insèrent dans toute une gamme d’échanges mis en place depuis leur naissance et la vive réaction observée lors du premier accouplement de Vara avec Cheg en janvier, reste patente.

Cette scène pose encore une série de questions. Prudence n’est-elle pas d’ores et déjà gravide, elle que je trouve devenue bien grosse ? Peut-elle l’être dès cette année ? Dans ce cas, quid de la consanguinité ?

« Chez les mâles, la maturité sexuelle est habituellement atteinte vers l’âge de 12 à 15 mois », mais « pour certains individus, elle peut intervenir plus tôt », précise encore Emmanuel Do Linh San[13]  – d’autres sources évoquant une maturité sexuelle des mâles dès 11 mois, soit l’âge présumé de Courage. « Les femelles sont pour leur part fécondables dès le début de leur deuxième année, vers l’âge de 13 à 14 mois » et « seules des conditions alimentaires particulièrement favorables » entrainent un accouplement dès le premier automne et une mise bas à l’âge d’un an – ce cas ne concernant « qu’environ 1% des femelles survivant à leur premier hiver ». Le plus probable est donc que nous avons bien ici affaire à des jeux préparatoires aux accouplements à venir, de même que les simulacres de combats anticipent sur les combats véritables que les blaireaux peuvent mener pour défendre leur progéniture ou leur territoire. Le risque de consanguinité est dès lors fort minime, même si je n’ai à ce jour trouvé aucune étude sur cette question.

Celle-ci, quoiqu’il en soit, ne préoccupe guère nos grands blaireautins. Après un moment de toilettage et de grattage, Courage sur l’esplanade reprend ses travaux de ratissage et d’enfouissement de litière, tout en croquant quelques châtaignes. Bientôt le retour de la neige rendra tout cela impossible… Prudence, elle, est couchée sur le dos et s’amuse à attraper une branche souple au-dessus d’elle. Puis elle se met à suivre Courage en trottinant et reniflant, s’embusque derrière un arbre et se précipite sur son frère : c’est le signal de départ de longues séquences de jeux de culbute, roulades et prises de catch dans les feuilles, joutes médiévales sautillantes et courses poursuites entre les troncs des deux chevaliers culbuto, comme aux meilleurs jours de mai : est-ce ainsi que les blaireaux économisent leur énergie en hiver ? Voici que Courage se hisse sur ses pattes arrière contre un arbre en une très noble posture, pendant que Prudence le contourne à pas furtifs pour l’attaquer par derrière en lui mordant la queue. Parfois, tous deux bondissent sur place, comme si leurs pattes étaient équipées de ressort. Courage envoie rouler et aplatit Prudence dans les feuilles, puis Prudence fait de même avec lui, et la course reprend.

Jamais encore je n’avais enregistré de telles séquences, rendues plus spectaculaires que celles du printemps par la taille et les très longs poils des blaireaux, et qui témoignent d’une grande connivence entre eux puisqu’aucun n’est jamais blessé, ni défait.

L’avant-dernière nuit, Courage s’en va et Prudence poursuit seule sa toilette sur l’esplanade, couchée de nouveau sur le dos à l’endroit où elle a creusé à force une petite dépression qui la cale. Un chevreuil soudain lance une série de cris rauques, elle file aussitôt vers le terrier et Courage qui s’était éloigné revient vite, lui aussi. Ils attendent, aux aguets. Le chevreuil aboie encore. Est-ce le petit chevrillard que je vois rôder seul depuis deux jours dans les bois et, longuement, autour du terrier – lui qui était toujours accompagné de la chevrette et du chevreuil à un seul bois ? Prudence rentre, Courage reste dehors.

La nuit dernière en revanche, tous deux se poursuivent jusqu’à sortir du champ vers 23h30, puis ne reviennent que cinq heures plus tard. Comme toujours, la plus grande part de leur nuit m’échappe. Sans doute sont-ils allés manger les fruits restés au sol. Est-ce que les blaireaux peuvent jouer loin du terrier ? J’en doute fortement, car lorsqu’ils se livrent à ces moments de toilettage et de jeux, leur vigilance ne se relâche pas et régulièrement ils détalent en faisant crisser leurs griffes sur le sol pour se précipiter à l’intérieur du terrier. Ce peut être parce qu’il y a réellement eu un signe inquiétant quelque part, et dans ce cas ils restent cachés pendant un moment (Courage ressort toujours le premier), ou bien par jeu, et dans ce cas ils ressortent tous deux aussitôt ou s’arrêtent brusquement devant la gueule sans y pénétrer, mais on voit bien qu’ils gardent toujours en tête la possibilité de se réfugier dans leur terrier (Courage, effrayé par ma lampe frontale cet été, y avait couru d’une traite alors qu’il n’en était pas tout près, même si je ne l’ai pas vu rentrer dans l’une des gueules alors surveillée par les caméras).

La nuit tombe sur le terrier. Les caméras sont en place sur le plateau de tournage. Je lève ma tasse dans leur direction pour leur souhaiter une entrée victorieuse dans leur deuxième année de vie et les remercier d’illuminer quotidiennement la mienne. Puissent les navrants pétards et les stupides feux d’artifice ne pas venir perturber leurs jeux…

 

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