Courage est blessé

16 décembre 25
J’ai repéré aussitôt ce boitillement de mauvais augure qui me dit que Courage est blessé à la patte arrière gauche. Docteur amateur autant qu’impuissant, je tente une nouvelle fois le diagnostic à distance : il pose encore la patte, elle ne doit pas être fracturée… Le film de cette nuit est un court-métrage de 4 minutes qui montre Courage et Prudence sur l’esplanade parmi les feuilles. Une patte arrière en moins est un plus sérieux handicap qu’une patte avant, semble-t-il, tant la marche semble cette fois difficile. Il part cependant à l’assaut de la nuit, revient vers trois heures encore plus boitillant. Cette fois, il ne pose plus sa patte. Il regagne le terrier et n’en sort plus.
La nuit suivante, Courage traverse sur trois pattes l’esplanade qui parait plus grande, puis tente de former une boule de feuilles comme à son habitude. On peut y voir un signe d’espoir, puisqu’il continue ses activités et, à sa façon, se projette dans cet à venir où l’hiver redeviendrait froid (2°C ce soir-là). On peut y voir une scène pathétique comparable à celle que relate David Grémillet à propos de cette tortue amputée qui essayait de creuser vainement un nid de ponte, tant l’opération semble impossible. À force d’effort et de stratégie il y parvient pourtant, se plaçant dans la partie la plus raide de la pente à proximité immédiate de la gueule principale pour faire glisser les feuilles plutôt que de les transporter. À moi qui regarde cette scène, Courage donne en passant une brève leçon de courage…
Il ne tarde pas à regagner le perron de la gueule 3, où il s’installe comme si souvent l’a fait Prudence. Deux paires d’yeux face à lui en hauteur s’allument, comme c’est étrange, captées par la caméra de l’esplanade. Menace sur la bête blessée ! Mais il est bien trop gros pour que des hulottes (c’est l’hypothèse qui me vient, confirmée plus tard) puissent s’en prendre à lui, et il retourne tant bien que mal sur l’esplanade où il tente cette fois de pousser les feuilles à l’aide son museau, vers l’avant, à rebours de tout ce qu’un bon blaireau est censé faire ! Puis il s’enfouit dans le terrier, dont il ne ressort que plusieurs heures après.
Comme on s’ennuie quand on ne peut plus bouger ! Le voici assis sur le perron, qui mordille à présent une brindille de l’arbuste de sa naissance. La nuit est encore douce, le vent se lève et fait vrombir le micro du piège photographique et pleuvoir les feuilles mortes. Courage dans la tempête redescend aux latrines, puis remonte aussitôt en chassant sans le savoir le mulot qui avait pris sa place. Puis il s’enfouit, et Prudence le rejoint vers cinq heures.
« Que n’ai-je porté mon dévolu sur les criquets, je serais à cette heure bien tranquille ! », me dis-je après avoir visionné ces images. Pour m’en distraire je grimpe vers les crêtes jusqu’à la « caméra des loups ». C’est bien le problème, avec ces mammifères tellement proches de nous, l’attachement est terrible… Mais la vue d’un oiseau blessé, d’une araignée amputée, d’un escargot à la coquille fêlée aujourd’hui comme naguère a le don de me briser le cœur, alors – c’est le problème du vivant, de la vie, j’aurais dû m’en tenir à la géologie…
Sur ce qui reste de neige sale, une longue trace de sang mène à la caméra, qui n’a cette fois filmé aucun loup sautillant et espiègle (j’aime cette façon qu’ils ont de marcher en dansant et de revenir en arrière quand ils ont repéré le déclenchement du piège pour voir ce que c’était…). Des chevreuils sont passés, quelques biches, des sangliers, un sanglier blessé à la patte arrière gauche et qui a boitillé dans un sens, dans un autre, en compagnie d’un congénère ; puis voici le chasseur qui passe, dont on ne voit que les bottes, et qui traine derrière lui, accroché par la gueule comme un très gros poisson, le cadavre sanglant du sanglier tué.
