Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

Prudence est blessée

 

 

3 décembre 25

Elle attend sur le perron, la patte avant gauche en suspens. Elle attend, comme souvent mais un peu trop longtemps, elle hésite, elle hésite tant que je finis par me demander si c’est bien normal, cette patte en l’air qu’elle ne pose pas et cette façon qu’elle a d’avancer le museau comme pour s’en aller mais de rester finalement sur place. Lorsqu’enfin elle pose cette patte funambule, c’est sans appuyer, sans insister – après quoi elle la relève aussitôt, se renverse en arrière, se cale contre l’arbre et entreprend une séance de grattage avec sa patte arrière droite ; puis elle nettoie sa patte blessée, pas cassée, non, mais probablement entaillée, peut-être une grosse épine, une griffe arrachée, un abcès ?

Je n’ai encore jamais été témoin de scènes de souffrance chez mes blaireaux, mais je savais que cela arriverait. Il n’y a pas un jour où je ne redoute de trouver le cadavre d’un des membres du trio lorsque je me rends au terrier (ce qui est absurde, car un blaireau mourant trouve souvent la force de se réfugier dans son terrier, quand il n’a pas été tué sur le coup par une voiture : si l’un d’entre eux venait à mourir, il se contenterait de disparaître et je ne saurais probablement jamais ce qui lui serait arrivé). Il n’est pas nécessaire d’avoir fait de longues études de biologie pour deviner à quel point la perte d’un congénère, chez cette espèce où les liens sociaux sont si forts, doit être traumatisante. Je n’ai trouvé aucune image de blaireaux réagissant à un tel événement (et c’est évidemment la dernière chose que je souhaite voir), mais j’imagine la scène. Nous autres, humains, avons cela en partage avec les autres mammifères (sans compter les corvidés et bien d’autres) : la capacité à souffrir de la perte de nos proches.

Cette fois, nous n’en sommes pas là. La blessure ne semble pas si grave, car Prudence s’en va tout de même en boitillant, sans que Courage auprès d’elle ne manifeste la moindre inquiétude (il la bouscule plutôt sans ménagement – les blaireaux peuvent nous paraître tendres mais les dire « attentionnés » est excessif !). Le temps s’est radouci, il y a des pommes à foison près du terrier, et je sais par ailleurs à quel point les blaireaux sont capables de se remettre de graves morsures. Courage et Prudence s’épouillent longuement et finissent par se livrer à un jeu normalement brutal qui se transforme une nouvelle fois en simulacre d’accouplement. Tout va bien…

Les nuits suivantes, ils restent cependant davantage autour du terrier, ensemble plus que jamais. La course bancale de Prudence poursuivie par Courage sur l’esplanade prend un tour encore plus brinquebalant. Au moins l’identification s’en trouve-t-elle facilitée…

 

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