Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

Various positions

 

 

17 décembre 25

Avant sept heures ils sont dehors, parés pour une très longue nuit d’activité qui ne s’achèvera, au même endroit, qu’après sept heures le lendemain matin – soit une des plus longues périodes enregistrées depuis un an. Courage boitille vers Prudence, qui s’en va d’un bon pas déféquer aux latrines du haut pendant que lui fait sa toilette adossé au tronc ; après quoi ils se retrouvent sur le perron pendant plus d’une heure.

Courage ne peut pas poser sa patte, qui semble un moignon mort, et c’est pitié de le voir avancer ainsi en peinant dans les feuilles (l’ampleur de ma réaction prouve, s’il en était encore besoin, que je n’aurais pas pu être vétérinaire, ni exercer aucun métier en contact avec la faune, puisqu’il est manifeste que seule ma raison considère comme naturelle et acceptable cette blessure que tout mon être refuse). Tous deux se blottissent l’un contre l’autre. Courage se glisse de tout son long pour épouiller Prudence qui se renverse en arrière en tenant la tête de son frère entre ses pattes en une posture à mes yeux inédite, puis c’est elle qui semble prendre le dessus et lui mordille le cou et les oreilles tandis qu’il s’aplatit. L’instant d’après, la position est encore inversée, tant et si bien que je serais incapable de dire qui est le mâle et qui la femelle, si je n’avais repéré au préalable Courage à sa blessure.

Courage interrompt un instant le toilettage pour humer et surveiller les alentours, puis Prudence, campée sur ses pattes arrière, continue à épouiller le jeune blaireau roulé en boule. Courage couché épouille le flanc droit de Prudence assise qui fait de même sur lui, les museaux et les rayures se mélangent, tantôt en haut, tantôt en bas, quel beau méli-mélo de blaireaux c’est ce soir, et quelle étrange bête au long dos bossu orné de longs poils d’ovibos et flanqué, dirait-on, de deux têtes, apparait soudain au hasard des changements de positions…

Il me semble que ce soir, Courage se montre étonnamment passif – quand soudain voici Prudence qui l’attrape par les pattes avant et monte sur lui comme pour un coït, me plongeant dans la plus grande perplexité. Me suis-je perdu dans le suivi de mes blaireaux ? Serait-ce Prudence qui est blessée, et non Courage, auquel cas ce serait elle qui, hier, aurait ratissé les feuilles de l’esplanade, en contradiction avec tout ce que j’ai observé depuis longtemps ? Ou bien Prudence profite-t-elle de la faiblesse de son frère pour prendre le dessus, ainsi que ma chienne Nouchka le fait avec mon mâle Rimski, qui est bien plus gros et plus fort qu’elle ? Va-t-il me falloir reprendre le visionnage de toutes les images des dernières semaines, que dis-je, des derniers mois, et les comptes rendus que j’en fais en même temps ? Le découragement me vient…

Courage, cependant – car c’est lui – ne se laisse pas faire mais se débat assez énergiquement, si bien que Prudence – c’est bien elle – se retrouve en équilibre sur ses fesses comme une oursonne, les deux pattes avant appuyées sur le dos de son compagnon : encore une position inédite. L’épouillage reprend, et l’alternance des postures. Prudence de nouveau monte sur le flanc de Courage, griffes et museau enfoncés dans son pelage, puis elle redresse la tête et la voici comme accoudée au comptoir (encore une image nouvelle !), tous deux formant ce qu’il est difficile d’appeler autrement qu’un gros tas de blaireaux… Courage, enfin, se dégage et poursuit seul la toilette pendant quelques instants, avant de revenir vers sa sœur, de la saisir au cou, et de se livrer avec elle à une petite séance de lutte. Qui domine ? Qui est soumis ? Bien malin qui pourrait le dire ! Courage finit cependant par adopter une position de coït et continue à tenir dans sa gueule le cou de Prudence, qui en retour lui donne des coups de museau, d’abord en silence comme d’habitude, puis on entend quelques vocalises peu marquées et les voici qui s’affrontent, museau contre museau, toujours sur cet espace étroit du perron. Je pense que cette scène n’aurait pas lieu si Courage n’était pas blessé. Leurs joutes se seraient sans doute déroulées sur l’esplanade.

Soudain tout s’arrête. Les deux blaireaux statufiés guettent la nuit, museaux au vent, fesses contre flanc. Un coup de feu éclate au loin, qui donc tire à cette heure ? Courage l’entend, mais ne s’en inquiète guère : il descend de quelques pas le toboggan et recommence à ratisser des feuilles pendant que Prudence se gratte – retour, donc, à la normalité… Il semblerait que l’opération, qui exige ici de remonter les feuilles à reculons et non de les descendre comme sur l’esplanade, lui pose moins de problème, mais la fougue avec laquelle il mène et réussit son travail me rassure sur son état de santé.

Un nouveau coup de feu éclate, qui provoque un sursaut chez Prudence restée seule (car Courage a disparu avec sa boule de feuilles dans le terrier). Cinq autres déflagrations suivent, qui font aboyer des chiens. S’agit-il vraiment de coups de feu ? Prudence ne s’en inquiète pas, mais commence à gratter à son tour les feuilles… puis se couche sur le flanc et s’endort devant la gueule, probablement terrassée par la perspective de l’effort – à moins que ce geste d’attirer à elle un tas de feuilles n’ait eu, comme c’est plus vraisemblable, d’autre fonction que de se préparer une litière comparable à celle qui garnit sa chambre du terrier ! Courage sort alors comme un diable de sa boîte. Prudence s’étire, bâille profondément…

Cette fois, aucun doute, c’est bien un coup de feu qui éclate, plus proche, provoquant un mouvement de repli vers le terrier ; après quoi Courage reprend l’enfouissement de la litière.

Je n’avais encore jamais vu et entendu un blaireau éternuer : c’est chose faite. À tes souhaits, mon pauvre – estropié, enrhumé, mais toujours courageux, je tâche d’en prendre de la graine…

La caméra a tant chauffé qu’elle indique 30°C. Bienvenue en Guyane.

Panique encore au terrier : même sur trois pattes, on peut courir se réfugier à l’intérieur ! Courage ressort le premier, s’allonge sur le perron et bâille à belles dents, et moi-même, le regardant, je bâille, il est tard, je bâille non de fatigue ni d’ennui mais par réflexe, parce que je suis soulagé aussi de le voir si actif, et parce qu’après tout je suis un blaireau comme lui… Prudence le rejoint, se couche comme lui, et moi sur ma chaise et le chat, sur le bureau, tout se mêle, Meles meles, il est si tard… Courage reprend son travail, s’enroule sur sa boule pendant que Prudence s’enroule sur elle-même comme un tatou et dort, Courage à son tour se pelotonne et dort, tête contre tête, le monde s’endort, moi aussi je m’assoupis…

Il est presque sept heures et demi et le jour va se lever. Prudence somnole encore un peu sur le perron, puis rentre rejoindre Courage, rentré depuis longtemps.

 

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