Journal d’un méliphile, décembre 2025

 

Il n’y a pas de blaireaux dans ce cimetière (1) – Prudence est blessée (2) – Le regard jizz est un regard amoureux (3) – Qu’est-ce qui se passe au terrier ? (4) – Dans la chaleur de Meles (5) – Courage est blessé (6) – Various positions (7) – No guns in nature (8) – Solstice d’hiver (9) – Les blaireaux fêtent-ils Noël en famille ? (10) – Les blaireaux s’amusent en décembre (11) – Bibliographie, références et notes (12)

 

  

 Il n’y a pas de blaireaux dans ce cimetière

 

Paris, 2 décembre 25

Il n’y a pas de blaireaux dans les quarante-trois hectares de ce cimetière cerné par trop de béton, mais il y a des geais, des perruches à collier et des corneilles baguées (certaines aux deux pattes), des pigeons, des pies et des pics, des mésanges, des rouges-gorges et des accenteurs mouchet, des étourneaux, des éperviers, des faucons hobereaux et des chouettes hulottes, des rats, des fouines, des hérissons et beaucoup de renards – sans compter la multitude d’insectes qui s’épanouissent dans la flore des lieux depuis que les pesticides en ont été bannis.

Toute cette vie sauvage, Benoît Gallot, le conservateur du Père-Lachaise, a appris à la guetter, à la photographier, à l’aimer, comme en témoignent son blog sur Instagram et son livre La vie secrète d’un cimetière. « Il n’y a pas que la mort à peupler les cimetières ! » [1], dit-il, alors je me détourne du spectacle de la petite foule proustienne qui se presse autour du crématorium pour chercher dans les nuages, le feuillage des arbres, sur les pierres grises des tombes ou entre deux allées les silhouettes furtives des animaux que je viens de nommer et que, la fatigue et la tristesse aidant, je crois voir défiler en procession comme des souvenirs, même Prudence et Courage un instant m’apparaissent dans l’entrelacs des pierres…

Si d’aventure les blaireaux risquaient vraiment leur museau ici, on peut supposer cependant qu’ils seraient moins bien accueillis que les renards, dès lors que leurs galeries les conduiraient, qui sait, jusqu’à des chambres confortables mais encombrées d’ossements qu’ils s’empresseraient d’excaver pour y faire leur litière. Cela s’est vu, et la presse locale tout comme les publications des chasseurs se font volontiers l’écho de cette sorte d’événement. « Le blaireau creuse dans le cimetière », titre sobrement L’Est républicain[2], là où La Nouvelle République évoque une « attaque de blaireaux »[3], Le Chasseur français enfonçant le clou pour dénoncer la protection dont ils jouissent en Grande-Bretagne où « des blaireaux déterrent des os humains dans un cimetière »[4], causant « des dommages importants » (selon la source indirecte citée sans usage du conditionnel dans cet article, « 101 tombes » auraient ainsi été endommagées « en une seule nuit », ce dont il est raisonnablement permis de s’étonner…).

En vérité, ce type d’incidents semble être rare, même en Grande-Bretagne et même à Brighton, où la densité des blaireaux est la plus élevée en Europe et où Roper ne signale la présence de terriers périphériques que « dans des parties (…) non entretenues de parcs et de cimetières »[5]. Mieux vaut donc n’en parler qu’à voix basse : tous ceux qui veulent la mort du blaireau parce qu’il transmet la tuberculose bovine, menace d’effondrement nos voies ferrées et provoque des accidents en se jetant sous les roues des voitures, hurleraient en chœur : « Et en plus, il déterre nos morts !… »

Qu’il me distraie de la tristesse, pour l’heure, me suffit.

 

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