L’heure de la réponse

C’est un mardi d’hiver à peu près ordinaire, à ceci près qu’à quatre heures on se presse (les parents et l’enfant) dans la chambre-bureau des combles autour de l’ordinateur, non pour une « classe virtuelle » mais pour la très attendue restitution de bilan neuropsychologique. Tout est en place : les trois chaises autour de l’écran, la box de secours censée remplacer la ligne téléphonique arrachée par la neige (qui ne tombe plus). L’image à l’écran est nette, le son bien clair, et l’on écoute le résumé du long cheminement qui a abouti, quelque temps auparavant, au cabinet du spécialiste. H.P.I. (Haut Potentiel Intellectuel), T.S.A. (Troubles du Spectre Autistique, anciennement : autisme), ces cigles à présent si familiers cachent plus qu’ils ne disent, et cachent surtout à merveille la forêt de questions qu’il a fallu se poser pour en arriver là.
Ce soir c’est l’heure de la réponse.
« Je ne sais pas si vous allez être surpris ou pas… Tout d’abord, on conclut à la présence d’un H.P.… »
Puis le son s’arrête, l’image se fige, la connexion est perdue. L’imagination complète : H.P.I. – et s’il y a un « tout d’abord » c’est qu’il y aura un « ensuite », à savoir la confirmation des troubles du spectre autistique.
Plus d’images, donc, mais le son continue. À mesure que le rapport se précise l’esprit s’égare, revient, tourbillonne, se concentre sur le dernier dessin tracé par la neige sur la fenêtre du toit, et repasse en accéléré l’histoire des quarante dernières années car ce diagnostic des troubles autistiques de l’enfant – « troubles bien compensés par le potentiel intellectuel et l’environnement familial », dit la voix – vaut aussi pour le père, et tout soudain semble si clair.
Ainsi je n’étais pas fou, ni voué à servir une obscure divinité littéraire et parasitaire qui m’aurait choisi comme hôte, mais juste un zèbre doté, comme beaucoup d’autres, d’une configuration neuronale particulière qui engendrait cette distance dans le rapport aux autres, ces intérêts spécifiques envahissants (orientés pour ce qui me concerne vers la littérature vue comme entreprise de libération), ce besoin si prégnant de permanence, d’immuabilité, de protection, et toutes ces stratégies pour masquer les peurs ou contourner les obstacles qui étaient peu à peu devenues une seconde nature, mais dont l’expression au grand jour m’aurait valu, pensais-je, d’être interné d’office…
Ainsi ces blocages qui m’ont si souvent déconcerté ou déçu chez l’enfant n’étaient ni de sa faute, ni de la mienne : il n’était pas hostile, pas insensible, et même en vérité plutôt d’excellente volonté, et s’il ne comprenait pas lui-même c’est que nous n’avions pas encore les outils qui permettraient de le faire.
Je ne sais pas lequel des deux, père ou fils, est le plus soulagé. Je n’ai qu’un regret, dis-je en tremblant et en tenant ma tête en proie à l’inévitable migraine : qu’il n’ait pas été possible de poser un tel diagnostic lorsque j’avais moi-même quatorze ans – et je revois cette fois le psychologue, le psychiatre, avec leur traque mécanique d’un traumatisme inexistant, avec leur façon étroite de ramener tout mal-être à une question de configuration familiale, lors même que le cadre familial était le seul où je me sentisse à ma place et aussi stable qu’il m’était possible de l’être.
Il te reste à présent à apprendre à faire de ce trouble une force, petit zèbre. En ce jour de décembre une nouvelle vie commence, plus confiante et plus libre.
