Litanies de Septembre

1.
Les longues ombres comme des mains dans les bois détrempés.
Le ciel limpide encore d’été, la nostalgie des crêtes.
Le froid qui ne mord pas mais caresse.
Les perspectives lumineuses au bout du long tunnel d’arbres.
Les tarines qui broutent au soleil, le renard qui s’enfuit.
La haie des saules échevelés et les bords des routes qu’on a tondus de près.
Le long silence autour de l’abribus.
La fatigue et l’énergie nécessaires au changement.
Ainsi commence ce nouveau tour de piste de l’automne, le quarante-sixième – mais des premiers on ne se souvient pas et les sept passés au pays de l’été perpétuel ne comptent pas non plus, si bien que cela ne fait plus que trente-six automnes vécus de façon à peu près consciente, en tant qu’écolier, collégien, lycéen, étudiant, professeur, certains septembres comme celui passé au chalet de La Giettaz comptant par ailleurs double ou triple ce qui fausse encore un peu plus les calculs, et je formule le vœu qu’il en soit ainsi pour celui qui s’annonce, qu’il compte double, que je puisse le vivre avec les yeux, le nez, les oreilles et les pores de la peau grands ouverts, le respirer, le goûter, le toucher, le savourer, et pour ce faire le dire, le dire, l’écrire, le chanter, je ne connais pas d’autre méthode.
C’est pour bientôt, c’est pour demain, c’est maintenant : Septembre est sur nous.
2.
Bientôt on marche de nouveau à travers les champs fauchés où l’herbe commence à repousser, où l’on repère de loin les coulemelles qui brillent, les chevreuils aux aguets et les renards en chasse. On marche en trainant les pieds, en chaloupant un peu, en tapant du pied dans les bouses sèches, on pourrait dire cheveux au vent s’il y avait du vent mais il est tombé, l’air est sec, tiède et immobile comme aux pleins jours d’été. Des grives s’envolent à l’orée du bois, on entend des abois et la rumeur revigorante du Gelon. Rimski saute le fil de la barrière électrique et nous voici sur le chemin jonché de feuilles. Les aboiements redoublent, qui semblent venir du versant d’en face. On danse dans le clair-obscur étourdissant de cette fin d’après-midi de fin d’été ou de début d’automne. Les parfums de mousse et les pépiements d’un oiseau me prennent en tenaille entre deux nostalgies : celle que j’éprouve maintenant pour le jeune homme qui naguère arpentait la forêt guyanaise de ce même pas, avec des bottes au pied et la chienne sans laisse ; et celle qu’éprouvera plus tard le vieillard que je serai un jour, je l’espère, lorsqu’il repensera à celui que je suis aujourd’hui, et peut-être même à cet instant précis où, arrivé au bord du Gelon, je m’arrête, je pose ma main sur l’écorce d’un frêne blanc et je regarde les impatientes en fleurs, la terre retournée par les sangliers, le soleil qui frappe les arbres en partie desséchés et le mur à demi effondré de la maison en ruine, et puis le ciel absolument bleu de ce Premier septembre de l’année 21.
Je sifflote et je chante, je suis d’humeur lyrique, badine et chantante : « Chérissons les instants qui se meurent aussitôt et qu’on ne reverra plus jamais… » Le soleil tourne entre les arbres et mon beau chien blanc gambade en se gavant d’odeurs. Voici la grande allée des impatientes, qui me dépassent maintenant d’une bonne tête. J’ai peine à ne voir en elles que des plantes invasives qui appauvrissent le lieu. Je les trouve d’une beauté maléfique mais enivrante.
On avance. Le jour avance aussi vers sa fin mais plus lentement, insidieusement, mieux que paisible, indifférent. Tache noire dans la poussière claire, voici le cadavre d’une taupe étalée sur le dos comme un vacancier en train de se dorer la pilule à la plage. Comment diable a-t-elle fini sa vie ici, et dans cette position ? C’est un curieux endroit et une posture bizarre, tout de même. On continue avec en tête cette image de mort en vacances.
Je pense à X., qui l’a frôlée de peu, la mort en vacances. Un coup de volant pour éviter une bête, la voiture roule dans le fossé et finit dans un coin de forêt invisible depuis la route. C’est le chien qui, je crois, la réveille en la léchant sans doute, comme le ferait Rimski si cela m’arrivait – le chien qui est indemne et qui ne comprend pas pourquoi sa maîtresse ne bouge plus. Elle ouvre un œil, voit avec horreur ses bras cassés et le sang répandu. Elle crie le plus fort qu’elle peut. Un cycliste qui passe à ce moment-là ou un automobiliste qui a gardé la fenêtre ouverte et n’écoute pas de musique, l’entend. Elle est brisée, mais sauvée. La mort en vacances, elle l’a frôlée de peu.
Ce gant oublié sur le chemin ne signale aucun accident. Il dit simplement que quelqu’un est venu remplir ici un seau de ces exquises mûres dont je me gave en passant et que Rimski me réclame, pour faire comme moi je suppose. Ah, le goût des mûres, des framboises, des myrtilles en septembre : vieillard au palais pitoyable, vieil homme cloué à ta chaise, dans ton hospice ou ton mouroir, si tu me lis, si tu peux lire encore, souviens-toi et tente mentalement de t’en régaler encore !
Naturellement je ne sais pas combien de septembres je vivrai après celui-ci. On m’a dit qu’un de mes voisins, âgé d’une soixantaine d’années, est mort il y a quelques jours d’une crise cardiaque. Je ne le connaissais pas, je ne suis pas très liant, et j’ai bien égoïstement pris cela comme un énième rappel ne concernant que moi : cueillez dès aujourd’hui les mûres de la vie… Que la vie des autres s’arrête un jour donne le vertige, mais que ma propre vie un jour bascule et se dissolve dans ce néant, cet entonnoir, cet indicible de l’avant, de l’après, me trouble plus que tout, me donne la nausée, m’obscurcit le cerveau. Ce trouble-là peut-il aider à vivre en toute clarté le nouveau mois qui commence ? Les poètes et la plupart des traditions religieuses le prétendent. Pour autant, quand on est comme on dit encore jeune, et en parfaite santé, le rappel, la conscience de la mort ne sont qu’un jeu de peu de conséquence, un entraînement qui ne sera peut-être finalement, le moment venu, d’aucune aide.
Les travaux de l’écluse cependant ont bien avancé, et l’on voit la nouvelle structure qui se met en place. On quitte le Gelon pour le Nant en remontant ce passage que j’aime tellement avec le houx brillant, le sapin cassé, l’esplanade aux grands épicéas et là-derrière, cette maison presque invisible et ce jardin illuminé en lesquels j’aime m’imaginer un paradis.
Rimski, tu entends ton maître qui parle seul ? Ce sont les litanies pour le paradis de septembre qu’il anone ainsi en marchant.


