Au terrier du Grand Creux

26 avril 2026
Je n’ai pas assez insisté dans ces pages sur la dimension addictive de la quête des terriers : ce jeu de piste à hauteur de fougères vous fait retomber dirait-on en enfance et fait de vous, à bon compte, un prodigieux aventurier ! Depuis la découverte du deuxième terrier des blaireaux, compléter la carte est devenu une obsession et ce territoire si souvent arpenté redevenu terra incognita. Les cités invisibles des peuples de la nuit y vivent disséminées, reliées entre elles par des coulées à peine marquées mais qu’il est possible de suivre. Après avoir vainement tenté de photographier la jeune hulotte au poitrail orangé qui hulule nuit et jour au-dessus du terrier d’hiver des blaireaux, Alexis et moi, en grande tenue d’invisibilité, remontons lentement la pente glissante du Grand Creux, cette vaste dépression laissée par une ancienne carrière de gypse où se trouve un probable terrier. Les terrassements que l’on découvre ne laissent qu’un seul doute : blaireau ou renard ? À en juger par le nombre de gueules et la qualité des travaux, il ne fait aucun doute que les blaireaux en sont à l’origine – mais l’odeur d’urine qui s’échappe de ce qui semble être la gueule la plus utilisée trahit la présence du renard. Le temps de placer une caméra, on s’éclipse à pas feutrés et l’on va se cacher de l’autre côté du Grand Creux, sur une sente instable où j’aménagerai plus tard une petite plate-forme d’observation.
Grand calme au Grand Creux. Nez qui brûle, l’attente recommence, grisante, dans l’air vert saturé de pollens, et vrille les tympans autant que le chant fou du merle. Sombre, sombre, le crépuscule précoce fait sombrer le Grand Creux. Là-bas en face on guette les silhouettes vivantes espérées. Je retiens mon souffle et mes éternuements. Rien ne vient. Alexis décide alors de profiter des derniers rayons de soleil pour aller jeter un œil dans le champ au-dessus pendant que je surveille. Il s’éclipse, pas plus bruyant qu’un envol de hulotte. Presque aussitôt apparaît la forme souple et rousse de la renarde, et puis – un renardeau ! Deux renardeaux ! Mon camarade écureuil revient fissa en dégringolant d’un tronc sans faire crisser l’écorce et braque son téléobjectif sur le terrier où l’on comptera finalement cinq renardeaux encore grisâtres comme des louveteaux, mais dont les flancs et les faces commencent à roussir : sans doute âgés d’un mois et demi, les voici bientôt qui assaillent les mamelles de la renarde qui patiente, museau en l’air, toute cette marmaille suspendue à son ventre…
On regarde les cabrioles des petits acrobates aux griffes semi-rétractiles et aux squelettes légers qui, sitôt seuls, se lancent à l’assaut de la falaise, escaladent une souche, se disputent un morceau de bois ou partent en étoile dans toutes les directions avant de replonger dans le terrier. L’enthousiasme est à la mesure de l’événement. Une nouvelle espèce c’est un nouveau continent, une autre vision de l’espace et du temps, une nouvelle langue ou un nouvel instrument à apprendre pour mieux comprendre et se fondre dans le grand orchestre multilingue du monde… À cette minute commence un nouveau suivi, qui impose d’autres critères que ceux des blaireaux : l’activité diurne plus encore que nocturne des renardeaux enlève tout intérêt aux heures de sorties et de retour au terrier, mais il convient en revanche de noter le nombre d’individus présents, les visites des adultes (le mâle restant présent aux côtés de la femelle) et les différentes activités.
Si l’an passé des renardeaux au lieu de blaireautins avaient émergé du terrier, ce journal eût-il été celui d’un vulpiphile ? Malgré l’émerveillement que j’éprouve, il me semble plutôt que non. Peut-être parce que le blaireau, plus nocturne, moins prolifique, reste plus insaisissable. Peut-être parce que ces jeux de jeunes chiots ont quelque chose de moins mystérieux, de moins raffiné aussi (il est évident que, du point de vue blaireau, cette façon qu’ont les renards de déféquer devant le terrier a quelque chose de choquant !). Il n’empêche : ces derniers jours d’avril, plutôt qu’au deuil, sont au dehors tout entiers dédiés – en embuscade dès que possible, matin et soir s’il se peut, roulé en boule, à plat ventre, rampant, palpitant, jumelles en bandoulière, tous les sens ravivés… Jamais, je crois, je ne me suis senti aussi vivant.
