Journal d’un méliphile, avril 2026

 

Perdus en mer, retrouvés en forêt

 

 

18 avril 2026

De soir en soir ils viennent moins et puis, l’été venant, je sens que vient le temps où ils ne viendront plus, où le terrier restera désert et où eux ne seront certes pas perdus mais où je le serai. De soir en soir c’est surtout Prudence qui ne vient plus – six nuits sans signe de vie. Je songe que si elle a été percutée par une voiture, je ne le saurai sans doute pas et ce sera une disparition sans corps, sans certitude, comme ces marins perdus en mer. Je surveille les bas-côtés de la D 207. Je scrute sur les images devenues rares ce blaireau qui, en descendant le toboggan, maintient en l’air sa patte arrière droite : n’est-ce pas elle ? Ou bien tous les blaireaux font-ils ainsi ? Et cette tache blanche qui apparait sur le front de Courage après une brève éclipse à l’intérieur du terrier, ne prouve-t-elle pas qu’ils sont deux ? – Garder ainsi une patte levée en descente est banal et ne prouve pas que c’est Prudence encore mal remise ; quant à cette marque, un examen plus attentif montre qu’il s’agit d’une feuille restée accrochée au pelage de Courage au sortir du terrier…

Tout s’arrête. L’histoire est terminée. Laisser guider le cours du livre par les hasards de la vie ou, c’est plus rare, par les caprices d’un duo de mustélidés, c’est prendre le risque d’une fin dépourvue de sens, en queue de blaireau si j’ose dire, qui laisse insatisfait le lecteur autant que l’auteur devenu un simple scripteur-pisteur de bêtes. Naturellement le livre triche, capable de donner une signification à l’absurdité de la vie, comme une sorte de rattrapage semi-fictif ! Ici, le sens serait de montrer à quel point je n’ai pas recomposé mais composé avec eux, ce serait insister sur leur fragilité en suggérant, à rebours des discours sur leur soi-disant abondance, la possibilité de leur disparition. Ce serait dire aussi à quel point le monde sauvage nous échappe en suggérant qu’ailleurs, dans le secret d’un roncier, la relève se prépare quand même…

À bien y réfléchir, ce n’est d’ailleurs pas tout à fait une tricherie car la vie est ainsi, fragile, ondoyante, multiforme et aussi tant que le soleil brille, continue, elle continue, comme le livre une fois imprimé et diffusé continue son chemin sans l’auteur, comme Meles qui continue ailleurs sans le méliphile, et si ce n’est plus Prudence et Courage ce sont d’autres blaireaux qui peuplent les limites et les marges de notre monde commun et composent une fin en points de suspension…

Et puis, finalement, non, en deux images et une exclamation tout repart ! Comme si de rien n’était et dans l’inconscience totale des inquiétudes qui agitent l’observateur humain qu’elle n’a jamais vu, Prudence rentre au terrier. Elle ne boîte plus, à peine de temps en temps une légère hésitation pour poser la patte arrière droite, mais sa queue pelée permet de l’identifier facilement. Elle se livre à nouveau avec Courage, qu’elle n’a vraisemblablement jamais quitté, à une séance de sieste et d’épouillage sur le perron du terrier.

Cette disparition est un avertissement. Le temps, que l’observation des blaireaux parfois me faisait oublier, est en train de reprendre ses droits. C’est aujourd’hui l’avant-dernier jour des vacances, après quoi les heures d’escapades et d’écriture seront davantage contraintes. C’est aujourd’hui la presque fin du printemps, après quoi les ronces dont la poussée est d’ores et déjà spectaculaire envahiront si bien les pentes qu’il deviendra encore plus difficile d’y repérer les gueules qui y sont cachées. C’est aujourd’hui qu’il me faut trouver ce second terrier où ils s’en vont dès qu’il commence à faire trop chaud.

L’été dernier j’avais cherché en priorité dans la partie du bois qui m’est la plus familière, sur le versant nord de la colline, entre le hameau du Villard et le torrent, suivant les pistes des blaireaux que j’imaginais gîter au frais plus près de l’eau. Cette fois, l’indice offert par Courage m’incite à aller plus à l’ouest, au nord du hameau des Landaz. L’été dernier je dérivais à travers la forêt, renonçant souvent à maintenir l’effort d’une exploration logique de la carte au profit de l’ivresse des sensations – ce qui me menait presque systématiquement au cœur des grands ronciers d’où je ressortais balafré des pieds à la tête et couvert de tiques. Cette fois, je ne suis pas perdu : je suis la trace depuis le château d’eau, m’étonnant de la trouver si lisible.

Ici naguère tout était habité, les humains plus nombreux, les ruines d’un muret en attestent, qui me disent aussi que je brûle tant le lieu semble propice au creusement d’un terrier. La terre est meuble, la pente raide ménage aussi de beaux replats parfaits pour la toilette et les jeux des petits, les arbres – hêtres, chênes, châtaigniers, épicéas – sont plus vieux qu’ailleurs et les troncs déracinés sont également plus nombreux. Le long de ce chemin à blaireaux que les troncs abattus n’interrompent pas, on trouve partout des traces de présences : vermillis, trous de fouilles, griffures et même… des latrines, au contenu sec. Lorsqu’enfin je trouve la première, puis la seconde gueule, je suis à peine surpris : ce devait être là, comment ne l’ai-je pas vu plus tôt ? (Je ne me jette pas trop la pierre : lorsque je tenterai les fois suivantes de retrouver l’endroit, je me perdrai dans cette petite mer végétale où je n’ai pas encore mes repères…)

Les alentours de la première gueule, creusée entre les racines d’un épicéa, sont parfaitement ratissés, lissés par les passages, la seconde s’enfonçant plus discrètement entre les arbustes. Je suis ému. Sont-ils ici ? Ce « terrier du bas », plus proche du torrent et sans doute plus frais, serait-il le repère caché du grand clan des blaireaux, l’endroit où se terrent non seulement Courage et Prudence quand ils ne sont pas à celui du haut, mais aussi Vara, Rig, voire les jeunes qui sont partis au moment de l’émergence des blaireautins ?

Ne nous emballons pas. D’abord, le soir tombe et il faut s’en aller. Ensuite, ces deux gueules ne sont vraisemblablement qu’une partie, peut-être annexe et inoccupée, du second terrier que je cherche et que j’imagine dispersé en plusieurs ensembles et terriers secondaires comme celui du Villard. Il faudra revenir demain, dimanche, placer une caméra…

Je continue à suivre l’une des pistes qui sillonnent la forêt dans la direction qui me semble la plus favorable, mais les traces sont de moins en moins nombreuses et je ne trouve aucune autre gueule. Décidément, je suis mauvais pisteur, mauvais lecteur de la carte méliphile, et je me perds une fois de plus en conjectures…

C’est à ce moment-là que je reçois un message qui m’étonne à peine, d’une part parce qu’une visite filmée par les caméras à la fin du mois dernier me l’avait en quelque sorte annoncé, et d’autre part parce qu’il est évident qu’à ce point presque ultime de ma quête, j’ai bien besoin d’un adjuvant, d’une aide, d’un coup de pouce. Voici : « J’ai trouvé vos caméras et je voudrais savoir ce que vous filmez et dans quel but. Je commence doucement la photo animalière et j’ai grandi dans cette forêt… »

 

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