Journal d’un méliphile, avril 2026

 

Un soir avec eux

 

 

10 avril 2026

Enfin je suis ici, parti sur un coup de tête après une journée de travail passée à lire des rapports indigestes où le blaireau est l’ « ennemi », la bête à abattre ou des colonnes de chiffres, je suis là en affût, le premier de l’année, et c’est vraiment comme une nouvelle première fois avec à nouveau et de façon si étonnamment soudaine la tiédeur d’été qui flotte dans les sous-bois, les appels fous des merles, les sons et la lumière du jour qui tardent à décroître, l’attente au bord du vide, au-dessus du terrier, derrière le moucharabié du tissu de camouflage, l’attente irremplaçable dont le seul usage des caméras automatiques vous prive puisque c’est chaque fois l’assurance de recevoir (sauf aujourd’hui où la caméra principale ne m’a fourni aucune image parce que la carte en était restée verrouillée) le blaireau sur un plateau, alors que le festin de l’affût est plus improbable, soumis au sens du vent, soumis à lui, à eux, à l’odeur que je transporte ou non, à mon arrivée trop tardive aussi qui est susceptible de les avoir alertés puisqu’il sera huit heures dans moins de dix minutes soit leur heure de sortie la plus habituelle, car mon retour au terrier, ce moment quasi sacré que je pensais soigner, ritualiser, préparer en tout cas avec soin a finalement été improvisé à la dernière minute sur l’impulsion d’un ras le bol et du besoin de les voir, les affaires de camouflage jetées en vrac dans le sac avec juste un tee-shirt noir à manches longues sur les épaules, c’est dire le manque sérieux patent de tout cela…

J’ai tout de même pris au préalable le soin de vérifier qu’ils étaient bien rentrés tous les deux, ce matin, à six heures, ce que l’une des caméras qui s’est quand même déclenchée a pu me confirmer, aussi ai-je l’assurance qu’ils sont présents – ce qui, l’été venant, ne sera bientôt plus si fréquent alors il fallait bien sauter sur l’occasion, la première, la dernière peut-être, depuis si longtemps et pour longtemps… Au moins cette fois le vent, merci à lui, souffle dans la bonne direction, et l’écran du filet de camouflage me cache à leurs yeux myopes. Je jauge mes chances, les estime maximales, et dans ma tête une voix que je ne reconnais pas répète : « Je vais revoir Prudence ! je vais revoir Courage ! » comme on se réjouit en rêve de revoir nos proches disparus et comme si je ne les voyais pas à peu près tous les jours depuis un an – mais les images des écrans ne sont-elles pas comme celles des rêves, toujours distantes, coupées de notre monde, arrachées à un autre qui reste inaccessible ? Ce soir, je veux tenter de réduire la distance, m’immiscer s’il se peut un peu mieux dans leur monde de fantômes, enfoncer un coin dans le nœud de tristesse qui me serre quand je songe qu’au fond, nous vivons séparés, et c’est ainsi que l’affût est, pour le méliphile, un peu comme pour le mélomane aller enfin voir sur scène un artiste longtemps apprécié sur disque : la distance demeure, côté salle, côté scène, mais voici qu’on respire le même air, qu’on partage le même temps, le même tempo, avec un peu de chance, de talent d’un côté, de disponibilité de l’autre, une rencontre a lieu…

20h, allez, spectateur impatient, assieds-toi, cesse de piaffer, les artistes sont encore en coulisses… La plainte du paon en face agace, qu’il se taise à la fin. Une branche craque, c’est moi. Trilles, trilles, trilles (je ne sais même plus le nom de cet oiseau pourtant très familier), et chuchotements des feuilles. Le rire du pic, et puis son staccato contre un tronc creux. Guetter là-bas la petite tache de blanc du petit museau espéré tout comme au premier jour, car c’était déjà elle et lui, c’étaient eux tout petits, ce pourquoi aucun autre affût dans un autre lieu où je pourrais espérer voir, je ne sais pas, le lynx, le loup, le grand tétra ou le dodo ne saurait m’émouvoir davantage !… La nuit cependant gagne, plus dense dans le ravin, et les contours du perron sur lequel je fixe mon regard commencent à charbonner… Je ferme les yeux pour mieux voir, pour mieux les voir lorsque je vais les rouvrir et que leurs museaux feront dans l’obscurité comme les fleurs fastueuses du poirier de ma fenêtre au crépuscule (celles du prunier ont déjà laissé place au feuillage), car ce soir vraiment c’est à l’œil nu, le cœur à nu et sans écran, sans jumelles, que je voudrais les approcher, mais voici que le vent se lève soudain bien froid, signe indubitable de ce que la nuit est vraiment tombée, nous sommes en avril tout de même non en juin et… ah, oui, cet oiseau qui s’est tu : une fauvette, évidemment…

Pénombre. Clameurs qui s’éloignent. Bruits de nuit. Il est 20h38 exactement quand ils sortent presque ensemble, Courage d’abord avec l’air endormi, Prudence ensuite, mais je ne peux les voir que dans l’écran de la thermique car la pénombre est déjà trop épaisse. Museaux en l’air, museaux à gauche, museaux à droite – je suis au-dessus d’eux –, la chorégraphie est parfaite et sitôt me rassure : ils ne m’ont pas senti. Prudence s’aplatit sur le perron et ils commencent leur toilettage. Comme il est touchant de les savoir si près, et comme il est frustrant de ne percevoir d’eux que cette image irréelle, deux silhouettes irradiées, deux faces sans masques, deux corps gris striés de rayures phosphorescentes, là où les images captées par la caméra automatique offriront ensuite un beau noir et blanc de film ancien ! Mais si je ne les vois pas, eux qui se croient seuls me voient moins encore, si bien que nous voici une fois de plus présents et absents à la fois, si proches et si distants, à l’instar peut être de l’homme vis à vis des autres mammifères.

Je ne les vois pas mais je les entends, j’entends leurs petits cris discrets pendant qu’ils s’amusent sur le perron – car le toilettage a rapidement laissé place aux chamailleries habituelles de leur adolescence prolongée, et je me demande une fois de plus combien de temps encore ils vont jouer ainsi et songe que, peut-être, cela ne s’arrêtera jamais, que les blaireaux comme les humains sont des êtres d’habitude et que ces deux frère et sœur ont si bien pris le pli de s’attraper et de se mordiller à tout bout de champ qu’ils ne sauraient agir différemment et qu’ils vont rester ainsi ensemble toute leur vie comme pourrait le suggérer le fait que le passage de Ruth cet hiver n’a nullement défait leur duo, et peut-être la légende du blaireau fidèle et monogame vient-elle simplement du fait que les frères et sœurs et non les couples reproducteurs demeurent inséparables mais qu’on les confondait…

Délaissant la thermique, je ferme à nouveau les yeux pour mieux les écouter. Grattages, couinements, mastication, bruits de feuilles, bruits de griffes en stéréo sur l’écorce, on n’entend pas cela sur les vidéos au son brouillon saturé par les derniers chants du merle et la rumeur du torrent…

Et puis, cliquetis, gloussements, je reprends la thermique : Prudence est sur le dos, les quatre pattes en l’air, et se tord le cou pour attraper Courage, la joute des museaux irradiés se poursuit et les membres s’emmêlent ! Parfois Prudence se détourne, mais Courage appose sa patte sur son dos comme pour quémander et la lutte reprend, ni endiablée comme lorsqu’ils étaient blaireautins ni mêlée de simulacres d’accouplement comme l’hiver dernier mais assez douce, une sorte d’épouillage sportif, après quoi ils se calment… C’était pourtant déjà paisible mais tout s’apaise, tout s’arrête, ils restent immobiles l’un et l’autre sur le perron dans leurs positions de guet préférées, Prudence couchée, puis roulée en zafu, Courage en blaireau de faïence debout puis couché à son tour. Les paupières se ferment et le temps coule plus lentement. C’est seulement à cet instant que je constate que je suis transi…

21h, je claque des dents discrètement pendant que Prudence volontairement roule sur Courage et lui donne un coup de dos pour l’envoyer rouler à l’intérieur du terrier ! Le jeu aussitôt reprend, ils se poussent, se bousculent comme des gamins dans la cour de récré, « ça va me réchauffer » me dis-je, avant de m’aviser que ce sont eux qui jouent alors que je suis, moi, condamné à l’immobilité totale sous peine de trahir ma présence et de les déranger, prévoir de quoi bien se couvrir fait partie des bases les plus élémentaires de l’affût et je suis sans excuse ; puis soudain, sans crier gare, Courage quitte le perron et monte sur l’esplanade.

La caméra thermique me permet de voir ce qui, d’habitude, reste hors-champ. Courage ne va pas loin. Pendant que Prudence creuse la cuvette du perron, il remonte jusqu’au sentier, s’installe en lisière pour faire encore un brin de toilette, bayer aux hiboux et bailler tout bonnement – si je n’étais pas là j’aurais pu croire que Prudence restait seule gardienne des lieux alors qu’il est à moins de trente mètres d’elle. Il fourrage ensuite entre les arbres, creuse quelques trous de fouille, se rend aux latrines puis se met à former des boules de feuilles qu’il ramène au terrier en effectuant les habituels mouvements ondulatoires, rendus très étranges par l’image irréelle de la thermique.

Un chevreuil aboie, un âne se met à braire, Courage revient se coucher sur le perron et Prudence, à son tour, part en vadrouille.  Je la vois boitiller autour du filet de camouflage, qu’elle finit par contourner. Nous sommes face à face. Je respire à peine. Elle ne me prête pourtant aucune attention et poursuit sa cueillette, pendant que Courage retourne chercher des feuilles. Tous deux s’affairent à présent autour de moi et je commence à craindre qu’ils finissent par me sentir, ou bien de devoir rester toute la nuit à trembler, lorsqu’enfin je les vois s’éloigner en direction du pré. Je plie bagage aussitôt.

Je m’attarde cependant dans les bois et le grand pré où, les pièges photographiques me l’apprennent le lendemain, Prudence et Courage sont allés au terrier du renard peu après que celui-ci l’eut quitté. Pendant que Prudence reste à distance, Courage non seulement s’approche, mais pénètre à l’intérieur et en ressort cinq secondes plus tard ! Quel culot! Les relations entre eux sont décidément déconcertantes. Pendant ce temps je croise deux laies et leurs marcassins qui passent tout près sans me voir. La caméra de la gueule 26 les filme longuement : ils sont douze, tout rayés, une telle progéniture permettra de pallier le massacre automnal…

À minuit, un hérisson vient se promener juste devant la gueule 1 en l’absence des blaireaux. Je vais bientôt découvrir qu’il habite le terrier, peut-être, ou bien finira-t-il sous les dents de Prudence ou Courage…

Je rentre tard, heureux comme un blaireau au printemps.

À quatre heures, Prudence longe la lisière du Grand Creux, près de la mare. Courage rentre seul au terrier à 6 heures.

Demain je recommence…

 

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