Journal d’un méliphile, avril 2026

 

L’Écureuil

 

 

19 avril 2026

L’Écureuil a dix-sept ans. Il habite le hameau voisin des Landaz, et la forêt de son enfance — le secteur qui lui est le plus familier — correspond précisément à l’endroit où j’ai trouvé les deux gueules. Il y a quelques années je passais souvent devant sa maison avec les chiens et saluais parfois de loin cet enfant installé dans les arbres que j’avais ainsi surnommé « l’Écureuil ». Je me disais qu’il devait passer une belle enfance, celui-là. Je ne me trompais pas. Il est tout naturel qu’un enfant qui a fait ses premiers pas dans une forêt développe pour les formes de vie qui l’entourent une intense curiosité. « Quand on est petit on voit mieux les insectes qui se cachent dans les herbes », dit-il en photographiant, orange vif sur fond vert, une cantharide commune. Mais sans doute faut-il, pour que l’intérêt perdure après l’enfance, la force d’une transmission familiale ici manifestement réussie (un père accompagnateur de montagne et photographe, un grand frère vidéaste…), des capacités adéquates et un lieu favorable. Pour lui, les planètes du monde vivant sont restées alignées…

Aujourd’hui, l’Écureuil est en sport-études escalade en ville et ne revient plus dans la vallée que ponctuellement, mais sitôt rentré il repart en quête de ces rencontres dont il sait voir tout ce qu’elles ont d’extraordinaire. Parfois le joli brocard que j’ai souvent croisé en allant au terrier vient à sa rencontre et même, cherche à jouer avec lui (les images qu’il me montre de ses sollicitations quasi canines ne laissent guère de doute quant à ses intentions). Lui-même, en grande tenue de camouflage et équipé d’un puissant appareil photographique, ne se lasse pas de capturer des images d’insectes, d’araignées, de plantes, d’oiseaux ou de chevreuils. Il est étonnant qu’en habitant si près nous ne nous soyons quasiment jamais croisés, mais c’est une question de territoires, le mien et le sien ne se superposant qu’aux limites : là où j’ai construit avec mes enfants notre première cabane en lisière du grand pré pour surprendre les sangliers et les cerfs, lui a fait avec son père l’un de ses premiers affûts. Ainsi peut-on suivre longtemps des trajectoires séparées de quelques encablures spatio-temporelles, que le hasard ou la pose de pièges photographiques font soudain se croiser.

Il est d’emblée évident que sa soif d’observation, sa vivacité, sa capacité à adopter des points de vue en plongée qui me sont interdits pour cause de vertige, sa connaissance du terrain et l’excellent matériel familial dont il bénéficie vont constituer des aides précieuses. Ce dimanche, une fois terminée la présentation du terrier et de ses habitants, nous partons poser des caméras devant les deux gueules d’hier que je ne retrouve pas. Comment font les blaireaux pour faire de tels terrassements en restant si discrets ? Je peste dans la pente, et puis, me laisse guider. Lorsqu’Alexis enfin découvre une première et superbe entrée, je comprends qu’il s’agit bien cette fois du Grand Terrier d’été, auquel les deux gueules d’hier situées à une trentaine de mètres et reliées par une coulée appartiennent en effet. Comme il est émouvant, arrivé au terme de ce récit, de vivre ce nouveau départ qui tout relance ! On découvre encore deux, trois, quatre gueules bien visibles ou secrètes, je cours chercher au terrier du haut des caméras que je repositionne en bas en essayant de déterminer quelles gueules doivent être fréquentées.

Tout recommence, l’attente est relancée !

 

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