Journal d’un méliphile, avril 2026

 

Des pelleteuses contre les blaireaux !

 

 

5 avril 2026

Pendant qu’ailleurs dans le monde les bombes continuent de pleuvoir, la fumée des puits de pétrole en feu d’obscurcir le ciel et les discours de haine de troubler les esprits, la grande paix printanière (pas si paisible, pas sans violence, le mulot dans la gueule du renard en atteste) s’installe dans la vallée. Les dernières froidures de mars ont laissé place à un franc redoux qui débride la reverdie. Tout s’emballe, les verts scintillent, les pruniers en fleurs affolent les abeilles et il monte du grand champ un parfum sucré de terre et de vers à vous faire saliver – ici même, sur cette lisière où je m’attarde, la caméra a surpris Courage en pleine cueillette, occupé à tirer sur les lombrics comme un enfant sur ses lacets en poussant de petits grognements satisfaits…

De nouveau les blaireaux prolongent leurs escapades, rentrant moins systématiquement au terrier. Je profite de ce que les ronces n’ont pas encore envahi les sous-bois pour tenter une fois de plus de remonter leurs traces en quête de leur autre terrier, toujours en vain car je m’égare dans ce dédale et finalement me laisse gagner par la tiédeur et la paresse. Je m’adosse à un chêne au-dessus du torrent, décide de jeter un œil aux images de la nuit. On y voit, une fois de plus, Courage et Prudence occupés à se toiletter, à jouer, à trottiner sur l’esplanade, Prudence toujours sur trois pattes mais vaillante quand même, en des scènes d’une telle douceur que me revient en tête cette question stupéfaite de l’un de mes élèves à qui je les montrais : « Mais enfin, pourquoi est-ce qu’on les tue ? »

Cette question que j’ai souvent abordée de biais, en passant, me tracasse plus que jamais. Aujourd’hui, je serais tenté de dire que c’est, au fond, par pure jalousie. On aimerait bien être capable de vivre aussi paisiblement qu’eux, et on oscille sans cesse à son égard entre idéalisation et détestation. Récemment, Ed Davey, chef de file des libéraux-démocrates britanniques, s’est insurgé contre le projet, pourtant plébiscité par une majorité de la population, de remplacer les figures historiques représentées sur les billets par des images de la faune britannique : « Winston Churchill a contribué à vaincre le fascisme en Europe, il mérite mieux que d’être remplacé par un blaireau », a-t-il écrit [1] ; ce à quoi The Economist a rétorqué que « les blaireaux ne peuvent pas être fustigés pour leurs convictions sur l’existence d’une hiérarchie entre les races, à l’inverse de Winston Churchill… »[2] – faisant ainsi de notre mustélidé un excellent symbole de la lutte contre le fascisme ! Ainsi le blaireau peut-il être alternativement traité, à l’instar du « bon » ou du « mauvais » sauvage de naguère, en modèle ou en paria.

Tout cela cependant n’éclaire en rien la question de savoir pourquoi on les tue eux, spécifiquement, alors qu’on ne les mange pas et qu’ils ne figurent plus dans l’absurde liste française des « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts ». Pire, les extrémistes de la Coordination rurale ont récemment incité leurs adhérents à user de tractopelles pour démolir les terriers… Cette fois, c’est décidé, je rentre et m’attelle à la tâche – d’autant plus volontiers que Vincent Verzat, qui veut consacrer une vidéo à la question, m’a demandé si je pouvais lui donner un coup de main en lui concoctant une petite synthèse. Qui veut la peau de Meles meles ?, mon rapport sur la question qui figure en annexe de ces pages, va m’occuper à temps pleins pendant la semaine à venir, et sera l’occasion de nouvelles découvertes auxquelles je ne m’attendais pas…

 

[1] Le Monde du 13/03/2026

[2] Cité par Diane Regny dans 20 minutes, 31/03/2026

 

Ce contenu a été publié dans Méliphilie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.