Journal d’un méliphile, avril 2026

 

Un jour blanc

 

 

20 avril 2026

En route pour le terrier du bas où je vais pour la première fois relever les cartes des pièges photographiques, je traverse le vert et le blanc, ébloui : blanc des pâquerettes qui trouent le vert vif des prés, blanc des pétales de prunier qui jonchent le sol sec, blanc des fleurs de poirier aux boucles fastueuses, blanc rose des pommiers, blanc strié de la neige accrochée au sommet, vertige du grand ciel blanc déjà d’été. Criquets, grillons et sauterelles chantent à perte de champ. Je m’arrête pour la grande sauterelle verte, pour la coccinelle à six points, pour l’épeire, pour le grillon champêtre, un photographe entomologiste n’arriverait jamais jusqu’au bois… Le niveau d’eau de la mare de jour en jour décroit, où seuls les passereaux, le renard chaque nuit et mes chats pour l’instant viennent boire (Plume, l’un de mes préférés, disparaîtra dans quelques jours, tué peut-être par l’aigle, mais je ne le sais pas…). L’air alourdi de pollen est à peine respirable. C’est un jour très spécial, jour de clarté et d’asphyxie, d’espoir et de deuil, de grande fébrilité – il me faut dire pourquoi.

Le 20 avril est le jour anniversaire de la naissance de ma mère. Ce jour fut marqué par des retrouvailles heureuses dans des jardins qui n’étaient pas enchantés seulement dans le souvenir que j’en ai pendant bien des années, et jusqu’à cette toute dernière fois où, par la grâce d’une accalmie peut-être feinte du mal qui la rongeait, nous avions pu célébrer encore dans la douleur et la joie la beauté que nous avions en partage. Elle est morte trois mois plus tard. Depuis, toutes les sensations qui accompagnent l’arrivée de l’été me font revivre l’ultime compte à rebours et ravivent le deuil. Je n’ai nullement choisi cette date que le hasard m’impose pour marcher ainsi en direction du terrier de l’été mais il n’est pas question de taire tout cela, tout cela qui fait partie de cette histoire de blaireaux et d’humains, tout cela qui dit ce qu’est notre temps humain, notre façon à nous d’arpenter les territoires de nos vies en projetant sur le monde nos doutes, nos peurs, nos souvenirs…

Me voici en lisière, l’instant est solennel. Qui habite en ce lieu ? Quel rêve de famille puis-je donc y retrouver ? Est-ce qu’il y aura non seulement Courage et Prudence, mais Vara, Cheg, Rig, tous les personnages de ce livre ? Ces gueules assez nombreuses, bien entretenues et bien cachées, sont-elles le repère où se retrouve tout le clan des blaireaux ? Je sais que je projette, je sais que je risque d’être déçu, je m’y prépare aussi, mais le fait est que jamais personne peut-être n’a dû allumer l’écran d’un piège photographique avec autant de gravité, ni pressentir ainsi dans les scintillations des pixels une manifestation de l’au-delà !…

Cette fois, j’y suis.

Je me hisse sur la première souche, marque un temps d’arrêt, appuie sur la touche qui va me révéler…

Rien.

Aucune des cinq caméras n’a capté quoi que ce soit.

Terrier désert, pas une image.

Des anniversaires de naissance ou de mort, de nos rêves, de nos deuils, de vous, de moi et des films de nos vies, il est clair que les blaireaux s’en fichent !

 

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