Qui veut la peau de Meles meles ?
Le point sur le débat autour de la chasse du Blaireau en France
Tout au long de ces pages j’ai abordé souvent de biais et de façon fragmentaire cette délicate question : pourquoi continue-t-on à tuer massivement et volontairement en France une espèce placide, discrète, peu prolifique, sortie de la liste des « nuisibles » depuis 1988, considérée comme un auxiliaire de l’agriculture et des forêts par nombre d’agriculteurs et de forestiers[1], et qui paye chaque année un très lourd tribut aux écrasements routiers ? [2]
On ne le mange pas, on ne le dépèce pas (j’ai évoqué plus haut l’importation de peaux du lointain cousin d’Amérique Taxidea taxus par une entreprise de Dordogne et le sort réservé à Meles meles dans des cages en Chine), mais il fait toujours partie des espèces de gibier dont la chasse est autorisée (sauf dans le Bas-Rhin), et ce neuf mois sur douze dans certains départements.[3] Même s’ils ne sont pas comparables au massacre dont sont victimes les ESOD comme son compère le Renard roux, ces « prélèvements », cumulés avec les écrasements, contribuent à maintenir une pression anthropique importante qui contribue à fragiliser l’espèce et dont la cruauté et les finalités interrogent.[4]
Quelles sont les raisons avancées par les partisans de la « régulation » des blaireaux, tant du point de vue des agriculteurs que de celui des chasseurs-déterreurs – sachant que la vènerie sous terre est loin de faire l’unanimité parmi les chasseurs eux-mêmes et que 83 % des Français interrogés en désapprouvent la cruauté et l’inutilité ? [5] Quelles sont les réponses apportées par les associations de protection et les tribunaux ?
Plongeant dans le tourbillon des pages Internet, des rapports du Sénat, des Chambres d’agriculture, des articles juridiques, des thèses scientifiques, des vidéos militantes, je me suis embarqué pour une escapade mouvementée à la croisée des enjeux scientifiques, sanitaires, agricoles, cynégétiques, économiques, politiques et éthiques…
I. Laurent Duplomb : « Le blaireau est l’ennemi des cultures » !
Dans une saillie bien sentie, le sénateur Laurent Duplomb résume ainsi la vision qui reste celle d’une partie du monde agricole, au nom duquel il prétend s’exprimer :
« Dans une société qui ne connaît plus la réalité du monde rural et qui a tendance à recourir à toutes sortes d’interdictions sans tenir compte des réalisations de nos prédécesseurs pendant des siècles, il faut constater objectivement que le blaireau est l’ennemi des cultures. »[6]
Poussant plus loin la même logique, la Coordination rurale voit dans les blaireaux de « redoutables prédateurs » qui « pullulent » et « occasionnent beaucoup de dégâts à nos cultures »[7] , et sa section de Haute-Vienne a récemment fait parler d’elle en encourageant « tous les paysans à prendre leurs responsabilités en utilisant les pelles mécaniques pour casser les terriers de blaireaux sur leurs fermes. »[8]
Ces propos extrémistes et illégaux ont donné lieu à des dépôts de plainte des associations de protection, mais elles laissent pantois quand on songe que le Blaireau a été retiré de la liste des espèces chassables du canton de Genève dès 1973… « pour services rendus à l’agriculture » :
« Grâce aux observations de terrain de Robert Hainard et à ses démarches convaincantes, les blaireaux – et tous les mustélidés – ont été protégés à Genève déjà deux ans avant la suppression de la chasse « en vertu des services rendus à l’agriculture ». Ainsi, le règlement du 5 septembre 1973 (article 2, ouverture de la chasse) a interdit le tir des petits carnassiers et du blaireau. »[9]
En France, une note de l’ONF rappelle que le Blaireau est un auxiliaire de l’agriculture et des forêts[10]. Alors, pourquoi tant de haine , et de contradictions ? Une grande partie des arguments pro-chasse repose sur la nécessité supposée de « réguler » une espèce ressentie comme « colonisatrice », qui occasionne des dégâts et transmet la tuberculose bovine.
1. Les dégâts dans les cultures.
C’est un fait : même si le Blaireau n’est un « redoutable prédateur » que du point de vue des quelques vers de terre, grenouilles ou campagnols croqués, « l’espèce peut causer des dommages aux activités humaines du fait de son opportunisme alimentaire » qui entraîne des incursions dans les champs de céréales, de maïs notamment »[11] mais également dans les vignes, car le Blaireau raffole du raisin et peut parcourir 10km pour s’en régaler (Do Linh San, 2007). La réalité de ces dégâts reste toutefois difficile à mesurer objectivement, et donne lieu à des arguments parfois étranges.
Duplomb, en fin connaisseur de notre mustélidé, observe ainsi que « pour manger deux ou trois épis de blé, le blaireau écrase des dizaines de mètres carrés, car il mange couché et en tournant en rond. Le sanglier commet des dégâts occasionnels sur une parcelle – même si ceux-ci peuvent être très importants –, alors que le blaireau reviendra tous les jours sur cette même parcelle pendant une durée assez longue. »[12]
Sans doute M. Duplomb a-t-il lu que le Blaireau couchait les plants de maïs pour atteindre les épis, ce qui s’est transformé en cette plaisante image du Blaireau qui mange « couché et en tournant en rond », image qui est cependant un lieu commun de la littérature cynégétique[13]. Il est cependant difficile de différencier les dégâts causés par le Sanglier de ceux qui sont dus au Blaireau, et les confusions sont fréquentes (après une incursion dans un jardin voisin, j’ai moi-même hésité un moment avant que les images capturées par une caméra ne montrent le coupable : un jeune sanglier qui s’était glissé sous la clôture…). Un document du Service Public de Wallonie (où le Blaireau est protégé) fait le point sur la question[14] :
« Le blaireau agit de façon méticuleuse et systématique. Il se dresse sur ses pattes arrière pour incliner les plants de maïs et atteindre les épis : soit la tige plie, généralement à une hauteur de 20 à 40 cm, soit elle casse à sa base, soit encore les racines cèdent. Néanmoins, la façon dont les plants sont couchés au sol n’est pas un critère infaillible de distinction entre les deux espèces. Le plus fiable est d’observer la façon dont les épis sont consommés. À l’aide de ses griffes puissantes, le terrassier lacère les spathes pour accéder aux grains. Les lacérations sont caractéristiques. Elles concernent l’entièreté ou la quasi-entièreté des spathes ; elles sont fines, nombreuses et peuvent donner un aspect « ébouriffé » à l’épi. En fin de saison, lorsque le maïs est mûr, des spathes bien sèches peuvent s’ouvrir toutes seules et ne sont donc pas ou peu lacérées. Le « tasson » consomme les grains un à un de façon méthodique et progressive, sur tout le pourtour du rachis ou presque, sans causer d’à-coups dans ce dernier. Il gaspille peu, surtout en début de saison (août, septembre). Plus tard (octobre), la maturité des grains avançant, il ne consommera plus que les grains restés tendre à la pointe ou à la base de l’épi ;; le gaspillage aura alors tendance à augmenter. Néanmoins, la consommation du blaireau engendre rarement des dommages importants (en général, dommages de quelques ares) mais même lorsque ceux-ci atteignent une dizaine d’ares, le prélèvement des plants reste aléatoire dans les lignes et n’occasionne pas de grandes plaques de dommages. Une consommation intégrale ou presque, sans coups de dents dans le rachis et présentant des spathes lacérées (quand elles sont encore présentes), est caractéristique du mustélidé. La fréquentation des parcelles est quotidienne, tant et si bien que les dégâts augmentent de façon progressive et relativement lente, la consommation d’un blaireau étant de quelques épis par nuit. »
Le Sanglier, quant à lui, se montre bien moins méthodique et délicat :
« Pour atteindre les grains, il casse les tiges à une dizaine de centimètres du sol, à moins qu’il ne se roule dessus pour les coucher. Il a tendance à créer de véritables trouées où les tiges sont versées pêle-mêle, alors que les dommages du mustélidé sont en général plus diffus. (…) Vu la corpulence de l’animal et la taille de certaines compagnies (de 20 à 50 individus), de grandes surfaces de maïs peuvent être dévastées en quelques nuits. Mais, dans le cas de compagnies de petite taille ou d’individus isolés, il arrive également que les dégâts soient plus progressifs, aucun cas de figure n’étant systématique. »
La littérature s’accorde à souligner le moindre impact du Blaireau : « Les dégâts sont souvent minimes et ont tendance à être exagérés »[15], résume Emmanuel Do Linh San, si bien qu’ils ne sont souvent pas déclarés. Il faut préciser par ailleurs que « certaines sociétés de chasse font pression sur les agriculteurs pour ne pas déclarer, plaidant qu’ils pourr[aient] « couler » la société de chasse… Et les agriculteurs ne voulant pas dégrader les relations avec les chasseurs qui souvent peuvent être des copains, abandonnent… »[16] Virginie Boyaval souligne par ailleurs que des pressions sont également exercées pour mettre sur le dos du Blaireau les dégâts causés par le Sanglier, là encore pour épargner aux fédérations de chasse les frais d’indemnisation[17]. Il serait profitable pour tout le monde de mettre en place une indemnisation des dégâts dus au Blaireau, ainsi que cela se fait notamment en Belgique[18].
Actuellement, on assiste à une bataille d’experts non seulement entre protecteurs et chasseurs, mais entre chasseurs et agriculteurs, qui estiment au contraire qu’on fait passer sur le dos du Sanglier des dégâts imputables au Blaireau, ce qui permet d’alourdir encore un peu le dossier à charge déjà cité :
« Selon les estimateurs et les experts en dégâts agricoles, environ 30% des dégâts de sangliers sont généralement confondus avec les dégâts de blaireau. La raison : les dégâts de sangliers sont indemnisés, les dégâts de blaireau ne le sont pas. Si on se base sur cette affirmation alors on peut estimer que des 47 millions d’euros d’indemnisation de dégâts de sangliers en 2021, environ 14 millions d’euros de dégâts agricoles seraient imputables au blaireau. [19]
Il s’agit très clairement non seulement de justifier les demandes de « régulation » mais de pousser au reclassement du Blaireau en ESOD puisque les « dégâts [sont] très supérieurs aux 10 000€ nécessaires pour classer une espèce ESOD dans un département. »
Des solutions existent pourtant, qui permettent la cohabitation ! Lorsque les dégâts sont avérés et suffisamment importants pour les justifier, « le moyen de protection des cultures le plus simple consiste à entourer d’une cordelette (placée à 15 cm du sol) imbibée d’essence ou de tout autre répulsif approprié (…) ou d’installer des clôtures électriques. (…) Des recherches prometteuses sont actuellement [2007] en cours dans le but d’affourager les blaireaux du maïs traité avec un répulsif. »[20]
Les chasseurs-déterreurs, qui estiment généreusement que « le monde agricole a suffisamment de difficultés actuellement pour ne pas le laisser seul gérer les problèmes liés au développement des populations de blaireaux », rétorquent que « les dispositifs de dissuasion proposés par les naturalistes (répulsif, clôture électrique…) sont tellement inefficaces que le monde agricole n’essaye même plus de les mettre en œuvre. » Nombre d’agriculteurs semblent pourtant y avoir recours sans difficultés particulières… ou bien préfèrent éviter de planter du maïs en lisière de forêt, ce qui s’apparente dans certains cas à de l’agrainage à peine dissimulé… Emmanuel Do Linh San note que « des compensation financières sont versées » en Suisse, en Autriche, en Slovénie, aux Pays-Bas, où « la bienveillance des chasseurs locaux est encouragée par les primes versées au titre des mesures de gestion favorables à l’espèce »[21]. Dans le canton de Genève ou en Belgique, où le Blaireau n’est plus chassé, « une campagne systématique de prévention protégeant les vignobles exposés par des clôtures électriques permet de limiter fortement les dégâts. »[22] Il faut souligner qu’ici comme dans le Bas-Rhin, la protection du Blaireau oblige à dialoguer, à réfléchir, à informer et éduquer, pour régler les conflits de voisinage entre cultures, jardins, et la faune sauvage.
2. Les dégâts sur le matériel agricole et les infrastructures.
À ces dégâts sur les cultures de céréales et les vignes, il faut ajouter les dégâts sur le matériel agricole et les infrastructures, toujours cités : « Il doit être possible de pratiquer la vènerie sous terre du blaireau dès le 15 mai pour répondre aux demandes grandissantes du monde agricole et des gestionnaires d’infrastructures (routes, digues, voies ferrées, ouvrages hydrauliques…). »[23] Le site de la Fédération Nationale des Chasseurs montre une piste goudronnée avec un nid de poule censé représenter les dégâts des blaireaux, ce qui semble ici peu crédible[24] : la mauvaise qualité de l’image montre qu’il n’est pas si facile de trouver des documents attestant de ce type de dégâts.
Ils sont pourtant réels, quoi que rares et localisés, et peuvent entraîner des effondrements lors du passage de matériel agricole ou du bétail. « Dans de telles situations, on peut tenter de combler les galeries « gênantes » avec un mélange de caillasses et de terre ou de sable. (…) Dans les cas les plus graves, il est préférable d’envisager le transfert des blaireaux vers d’autres sites. La procédure est cependant complexe et coûteuse, si bien que la plupart du temps les blaireaux sont éliminés. »[25]
Il y a cependant quelque chose d’abusif dans le fait que ce soit les chasseurs qui mettent en avant ces dégâts qui justifient à leurs yeux la vènerie sous terre, car c’est aux propriétaires et responsables concernés de gérer ce type de problèmes, notamment lorsqu’il s’agit de routes, de digues ou de remblais ferroviaires. Le déterrage n’est d’ailleurs souvent pas une solution envisageable pour éviter une effondrement, et tuer les blaireaux n’est pas non plus forcément une solution pérenne, puisque d’autres individus viendront tôt ou tard prendre une place jugée bonne. La SNCF est confrontée à ce problème :
« Expulsé là, il creuse donc un autre terrier un peu plus loin dans le remblai. Quant à le tuer comme cela peut se faire dans d’autres régions, cela n’a pas non plus d’utilité puisqu’un autre clan prend la place. Régulièrement, l’entreprise publique devait mener de nouvelles expulsions, avec les coûts que cela engendrait. »[26]
Remarquons en passant que les trains continuent à circuler dans les pays où le Blaireau est protégé… Les associations de protection peuvent intervenir, comme cela s’est fait en Alsace :
« En Alsace, SNCF Réseau, la LPO et le Gepma collaborent depuis une dizaine d’années dans ce domaine et de plus en plus d’agents sont formés pour repérer au plus tôt les constructions. « Quand un agent découvre un terrier, il nous prévient et on va voir sur place. » Parmi les derniers recours, s’il n’existe pas de solution de repli pour le mustélidé, il est possible de lui créer un terrier artificiel. En 2020, à Sundhoffen (68), le mammifère nocturne a aussi installé un terrier dans une digue sous une voie ferrée. La SNCF et la LPO avec le Gepma se sont associées pour gérer le problème. » [27]
Le rapport sénatorial n°470 déjà cité estime que « les résultats sont incertains » et que « le coût de 47 000 euros et les contraintes inhérentes rendent difficile la reproduction de cet essai »[28], mais quel est le coût de l’élimination des populations de blaireaux ? Des effondrements de terrain en montagne ne nécessitent-ils pas régulièrement des travaux d’une toute autre envergure encore ? En filigrane, c’est tout notre rapport au monde vivant qui est en question…
Pour revenir au monde agricole, le rapport qu’entretient l’agriculteur avec la faune sauvage en général est en effet déterminant, selon qu’il considère les animaux non-humains comme des « ennemis », à l’instar de M. Duplomb, ou comme de potentiels alliés avec qui il faut cohabiter. François Dunant, dans Les blaireaux dans le canton de Genève, note en passant que les blaireaux « sont tolérés par les agriculteurs lorsqu’ils installent leurs terriers dans des zones marginales ou dans certaines prairies ».[29] Commentant les photographies illustrant le livre, il fait état de comportements de grande tolérance de la part de certains agriculteurs – comportements qui ne sont sans doute pas si rares que cela :
« Lorsque les terriers sont creusés dans des champs de céréales, les blaireaux doivent compter sur un agriculteur particulièrement compréhensif pour ne pas être délogés. Dans le cas de ce terrier en bordure d’une culture d’orge, l’agriculteur a spontanément fait le détour avec son tracteur, estimant qu’il pouvait sacrifier une petite part de sa production. Les céréales ont mûri et les blaireaux se sont reproduits. Nous pouvons saluer, ici, la tolérance du viticulteur qui accepte les blaireaux dans sa vigne, malgré une gueule directement creusée au pied des ceps. En 2015, les vendanges ont eu lieu, et ces gueules, vraiment mal placées, ont été respectées. [30]
Robert Hainard rapporte que les travaux du naturaliste Heim de Balsac ont « démontré l’utilité des blaireaux pour l’agriculture du fait surtout de la destruction des vers blancs, avec beaucoup moins de dégâts aux prés que de la part du sanglier »[31]. Ce travail « fut cause de la radiation du blaireau de la liste des nuisibles » et valut à Robert Hainard qui les avait relayés l’inimitié de « quelques gardes-chasses auxiliaires que cette chasse d’été amusait beaucoup » : et si au fond, aujourd’hui comme en 1973, tout l’argumentaire déployé par les chasseurs alliés avec certains agriculteurs n’était qu’un vaste écran de fumée destiné à préserver avant tout l’ « amusement » cruel d’une toute petite minorité ?
En filigrane, revient surtout cet argument qui semble logique, et qui donne toute sa fragile justification sociale à la chasse : il faut « réguler » les blaireaux parce que sinon, ils vont être trop nombreux et occasionner des dégâts.
3. Le Blaireau, un « colonisateur » qui « pullule » ?
Revient souvent le sentiment d’une « invasion », d’une « pullulation » de blaireaux. Pour l’AFEVST (Association Française des Équipages de Vènerie sous Terre), « les demandes de destruction de blaireaux sont de plus en plus fréquentes en France » parce que « dès le mois de mai, les blaireaux deviennent mobiles sur de plus grands espaces et commencent à coloniser les zones agricoles. » « C’est au mois de mai que les blaireaux colonisent de nouveaux sites (champs, pâtures, maisons isolées, granges, ouvrages divers et variés…) ». [32]
Ce sont là des idées biaisées sur la dispersion du Blaireau. Il est vrai qu’à la belle saison, les blaireaux ont tendance à ne plus revenir systématiquement (voire plus du tout) au terrier principal et à s’abriter dans des terriers secondaires creusés à proximité des zones où se trouve la nourriture, avec des gueules parfois creusées en bordure ou au milieu d’une vigne ou d’un champ cultivé, mais la dispersion est loin d’être systématique et parler de « colonisation » est abusif. Il y a par ailleurs une probable confusion entre le nombre de gueules observées et le nombre de blaireaux. Un louvetier de l’OFB m’avait promis un terrier occupé par des « dizaines » de blaireaux, car ceux-ci étaient censés « pulluler » depuis qu’il n’est plus « régulé » en Savoie ; j’ai certes trouvé un beau terrier de presque 40 gueules, car le sol à cet endroit était particulièrement meuble, mais je n’y ai jamais observé que deux individus, dont un jeune…
Agriculteurs et chasseurs reprennent partout l’idée d’une hausse importante du nombre de Blaireaux : « Tout observateur sérieux a fait le constat d’une évolution progressive à la hausse des populations de blaireaux en France au point d’atteindre par endroits des densités élevées susceptibles de poser des problèmes sanitaires, de provoquer des dégâts agricoles ou des atteintes aux infrastructures. » « Classé gibier depuis 1988, la population de blaireaux en France est en constante augmentation… » [33] Tout en reconnaissant que « les évaluation de populations sont difficiles », ils reprennent certaines études réalisées par « des naturalistes ouvertement opposés à la chasse » pour tenter d’en tirer des conclusions allant dans le sens d’une abondance de l’espèce estimée à une population « très largement supérieure au million d’individus en France » [34], là où une étude de la Fédération des Chasseurs (FNC) donne plutôt une estimation de 200 à 230 000 blaireaux[35], contre 150 000 pour d’autres études :
« En 2010, Yann Lebecel donne une densité de 0.53 adultes par km2 et 0,41 jeune/adulte/an, soit une densité globale de 0,75 blaireaux au km2. C’est déjà 5 fois plus que la densité mentionnée dans l’étude Bourand (utilisée comme référence par Griffiths et DH Thomas dans leur étude de 1998 pour le Conseil de l’Europe). En 2012, Pierre Rigaux et Cédric Chanu annoncent une densité de 1,9 km2 (ce qui donnerait une population de 1 million de blaireau en France selon le ratio utilisé par Bourand). Ces trois dernières études ont été menées par des militants anti-chasse avec comme conclusion systématique : les populations de blaireaux sont en danger. On peut légitimement s’interroger sur la solidité de ces études, non pas dans le traitement statistique des données mais dans leur collecte et dans leur intention. Ainsi, dans le cas de l’étude publiée par Yann Lebecel, il est indiqué « La presque totalité des terriers principaux sont situés dans des zones boisées. Et cela n’est pas dû au fait que les terriers ont été prioritairement recherchés en forêt. En effet, des recherches systématiques ont été menées dans d’autres milieux (prairies, cultures et fossés), sans succès. Ainsi, même si on ne peut exclure qu’il y en ait, leur présence dans ces habitats ne peut qu’être anecdotique ». Or dans le Grand Est, 1/3 des blaireaux pris en chasse sous terre sont pris au milieu des cultures agricoles et 1/3 en lisière bois/culture. » [36]
Sur le dernier point soulevé par le rapport réalisé par M. Soiron, il y a vraisemblablement confusion entre « terriers principaux » (ceux dont il est question dans l’étude) et « terriers secondaires » (utilisés ponctuellement à la belle saison et qui permettent aux blaireaux de se rapprocher des sources de nourriture). Plus globalement, il est impossible de généraliser à tout le territoire les données parcellaires que font remonter les « observateurs sérieux » : personne n’est vraiment en mesure de dire ce qu’il en est des dynamiques de population. L’étude de Rigaux-Chanu citée est par ailleurs bien plus nuancée que les conclusions qu’en tirent les partisans de la « régulation » :
Les populations de Blaireau d’Eurasie (Meles meles) paraissent se reconstituer peu à peu dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest depuis l’abandon du gazage des terriers dans les années 1970 à 1990, et le maintien global de l’espèce ne paraît pas menacé à moyen terme. Néanmoins d’autres menaces existent et ne cessent de s’intensifier avec l’augmentation de la pression humaine sur les milieux dits naturels et le déclin des agrosystèmes traditionnels. L’urbanisation, la transformation du paysage, la fragmentation des milieux, la circulation routière et les dérangements entraînent parfois un déclin local du Blaireau (Do Linh San, 2006 ; FNE, 2006). Pour autant, on dispose de peu de données précises sur l’état des populations, alors que l’espèce a fait l’objet par ailleurs de nombreuses études en Europe depuis les années 1970. La plupart des suivis sont en effet basés sur des recensements non exhaustifs de terriers, ou sont effectués de manière parfois très fine mais sur des terriers ponctuels, ou encore sont basés tout ou partie sur des enquêtes participatives et non exhaustives. [37]
En résumé, « le suivi national réalisé depuis 2001 par l’ONCFS (désormais OFB) montre une tendance globale positive des indices de densité à l’échelle nationale bien que certaines régions montrent une tendance inverse (Calenge et al. 2016) (…) Les effectifs du Blaireau européen ne sont pas connus, il n’est donc pas possible d’estimer s’ils sont dans un état satisfaisant même si l’espèce est largement répartie sur le territoire métropolitain et présente des tendances d’évolution plutôt positives. (…) En France les tendances d’évolution des populations restent essentiellement soumises aux pressions anthropiques. D’éventuels changements de ces pressions pourraient donc avoir un impact sur ces populations. »[38]
Il y unanimité pour dire qu’il faut davantage d’études pour une meilleure connaissance de la faune sauvage en général, et du Blaireau en particulier. Mais derrière ces querelles de chiffres pour lesquelles il faudrait distinguer, comme pour les températures, les « blaireaux réels » des « blaireaux ressentis » (1 Blaireau en valant 10 pour un membre de Coordination rurale…), l’idée générale est que le fait de tuer des blaireaux réduit les « dégâts » et que si on ne le fait pas, l’espère ne peut que pulluler. « Si la chasse du blaireau est pratiquée, elle permet de rétablir un équilibre acceptable dans les populations de blaireau pour les activités agricoles. »[39]
La réalité est plus beaucoup plus nuancée. Une pression anthropique accrue peut provoquer une forte diminution locale, comme en Côte d’Or entre 2009 et 2016, sans répercussions majeures pour l’ensemble de l’espèce sur le territoire ni gain manifeste pour l’agriculture. Comme le souligne Yann Lebecel, « on constate d’ailleurs une certaine tendance à ce que les départements pratiquant le plus la chasse au blaireau soient aussi ceux où il y a le plus de dégâts déclarés. Il ne s’agit évidemment pas d’en conclure que plus on tue de blaireaux, plus les survivants font des dégâts, mais il n’est pas déraisonnable de penser que plus on veut chasser le blaireau, plus on trouve (surestime ? invente ?) des dégâts. »[40]
La comparaison avec la Belgique permet de constater le peu d’impact réel de la chasse : « Si les dégâts dans les cultures existent, ils sont relativement restreints, notamment comparé à ceux faits par les sangliers. Au cours du temps, ils sont également stables, malgré le statut de protection de l’espèce (pas de chasse). On peut donc légitimement s’interroger sur l’efficacité et l’utilité de la chasse du blaireau en France pour limiter les dégâts de blaireau dans les cultures. » [41]
Peu à peu les places laissées vacantes par les campagnes d’élimination sont occupées par d’autres blaireaux, ce qui favorise seulement leur mobilité – au risque d’accroître les risques de propagation de la tuberculose bovine, qui est le dernier point d’accroche important des partisans de la chasse.
4. Le Blaireau « au centre de la contamination des élevages » par la tuberculose bovine ?
De tous les éléments mis en avant pour justifier la « régulation » des blaireaux, la tuberculose bovine est probablement le plus important : le Blaireau « est régulé en raison d’une pression importante de dégâts aux cultures et un risque majeure de contamination par une MRC (maladie réputée contagieuse) : la tuberculose bovine. »[42] La tuberculose bovine fait peur. Ses répercussions sanitaires, économiques et psychologiques sont importantes. Reprenons la présentation qui en est faite dans le rapport de M. Soiron pour les Chambres d’agriculture déjà cité :
« La tuberculose bovine est une maladie infectieuse transmissible à l’homme (zoonose) causée principalement par la bactérie Mycobacterium bovis (M. bovis). Cette bactérie peut infecter de nombreuses espèces domestiques et sauvages, particulièrement les bovins et les blaireaux. Chez les bovins, l’infection est souvent inapparente, les symptômes cliniques n’apparaissant que tardivement au cours d’une évolution très longue. Ce sont notamment les pertes indirectes que cette maladie génère qui ont un fort impact économique pour la filière (impossibilité de vendre des animaux vivants, le lait cru, les semences, etc.). Depuis 2001, la France est considérée comme officiellement indemne de tuberculose bovine par l’Union européenne, malgré la persistance chaque année d’une centaine de foyers en élevage. »[43]
Il est important de signaler que lors d’une détection de tuberculose dans un troupeau bovin « le prix est lourd pour l’élevage. Le troupeau est abattu dans son intégralité (dans 30% des cas seulement il y a un abattage partiel), ainsi que les animaux présents sur l’exploitation (chevaux, ânes, chiens domestiques …). Une suspicion de tuberculose ou un foyer reconnu engendre une grosse perte pour l’éleveur qui n’est pas seulement difficile financièrement mais également émotionnellement : pertes de son troupeau et ses animaux domestiques… » [44]
Le rapport prend soin de ne pas dire clairement que la tuberculose bovine est une maladie des bovins, une maladie de l’élevage, dont la faune sauvage est également victime. Le Blaireau se retrouve placé en position d’accusé. Il joue cependant un rôle qui semble important. « Initialement contaminé par les bovins, il est une espèce très réceptive. En Grande-Bretagne, il constitue un réservoir infectieux sauvage de la maladie. En France, il est considéré comme un hôte de liaison, capable de transmettre la maladie à d’autres espèces, mais pas à maintenir à lui seul un foyer infectieux (Anses 2019). »[45]
Pour les chasseurs et les agriculteurs partisans de la régulation, « les populations de blaireaux peuvent constituer un réservoir de tuberculose bovine d’autant plus dangereux que les populations sont nombreuses. »[46] « D’après GDS France [Groupement de Défense Sanitaire, associations d’éleveurs engagés en santé animale] dans un guide sur le rôle de la faune sauvage dans la propagation de la tuberculose, le blaireau est considéré comme vulnérable à la tuberculose car il possède une forte capacité à capter le microbe. Son rôle épidémiologique dépend de la zone mais également de la densité de sa population. »[47]. S’appuyant sur une thèse réalisé par Ciriac Charles en microbiologie moléculaire à l’ANSES dont le but était de mieux connaître les souches de la tuberculose zoonotique présente en France et de mieux suivre les transmissions du pathogène à travers ses différents hôtes, Alexis Soiron va plus loin que les conclusions de l’ANSES et estime que le Blaireau est « plus qu’un hôte de transmission » mais « bien un hôte de maintien du pathogène sur notre territoire » [48] :
« La thèse de Ciriac Charles[49] travaillant sur la génétique des souches de tuberculose circulant en France a démontré que le blaireau est plus qu’un hôte de transmission (liaison) mais bien un hôte de maintien du pathogène sur notre territoire. (…) D’après une publication de 2022, reconstituant la dynamique de transmission de la tuberculose à l’aide d’analyse génomique dans le sud-ouest de la France, le risque de transmission du blaireau de la tuberculose au bovin est 52 fois plus élevé que l’inverse. Une fois que la bactérie avait été transmise à un bovin par un blaireau, sa diffusion s’est amplifiée par des transmissions entre bovins. »
L’interprétation qui est ici faite de la thèse semble biaisée, pour ne pas dire franchement malhonnête, et n’est d’ailleurs étayée par aucune citation. Soyons clair : la thèse mentionné ne dit nulle part que « le blaireau est un hôte de maintien du pathogène sur notre territoire », affirmation qui a pourtant été ensuite reprise par plusieurs sénateurs pour justifier le rejet de la pétition demandant l’interdiction de la vènerie sous terre. Voici ce qui est dit dans la thèse :
« L’hôte de liaison est un hôte ayant un R0 compris entre 0 et 1. Cet hôte n’est pas capable de maintenir seul et de façon pérenne l’infection sans une source de contamination extérieure. Néanmoins, il permet tout de même à l’agent pathogène d’être transmis et joue donc un rôle dans la dissémination géographique (Corner, 2006; Nugent, 2011). L’infection disparait en absence de source de contamination extérieure. Le blaireau, le sanglier, le cerf (excepté pour la forêt de Brotonne-Mauny) et le renard sont considérés comme des hôtes de liaison en France (selon l’avis de l’ANSES du rapport d’expertise collective de 2021 « Rôle épidémiologique du renard dans la transmission de la tuberculose bovine »). Ce rôle peut être différent pour une espèce selon le pays étudié. »[50]
« Le rôle épidémiologique du blaireau n’a été étudié en détail qu’en Côte-d’Or, où il joue un rôle d’hôte de liaison. Ailleurs, ce rôle reste à préciser, même si les données historiques viennent conforter l’hypothèse qu’il jouerait le rôle d’hôte de liaison (rapport ANSES). Il a été montré que le taux de transmission blaireau à bovin était plus élevé que celle du bovin au blaireau sans qu’il puisse être montré qu’il jouerait un rôle d’intermédiaire entre les cheptels (Duault et al., 2022). »[51]
La Grande-Bretagne, où la densité de blaireaux est historiquement beaucoup plus importante que sur le continent et où le mustélidé, quoi que protégé, a été l’objet de campagnes de destructions massives, fait par ailleurs figure de repoussoir pour les partisans de la chasse : « Les deux pays ayant interdit la chasse sous terre pour des postures idéologiques ou politiques bien qu’ayant de fortes densités de blaireaux (Grande-Bretagne, Irlande) (…) se distinguent en Europe par (…) une forte persistance de la tuberculose bovine dans une très large part de l’élevage bovin… »[52]
Mais lier ainsi la persistance de la tuberculose bovine en Grande-Bretagne à la densité des blaireaux, elle-même liée à la protection dont ils sont censé jouir est absurde. On ne sait pas exactement pourquoi la densité de blaireaux est plus importante en Grande-Bretagne que sur le continent, mais c’est un fait ancien que remarquait déjà Robert Hainard en 1947, à une époque où le Blaireau n’est pas protégé :
« En Angleterre, les blaireaux ont augmenté, bien qu’ils ne soient pas protégés. (…) Il se pourrait que la forte densité du blaireau en Grande-Bretagne (trois à quatre fois supérieure aux 1,7 individus aux 100 ha constatés par Mouchès dans les Deux-Sèvres) favorise une vie sociale plus complexe. Dans notre pays très divers, très accidenté, il me paraît difficile et peu significatif d’établir une densité moyenne. » [53]
Pourquoi, par ailleurs, le Blaireau est-il ainsi désigné comme un acteur clé dans la chaîne de transmission de la tuberculose, alors que l’ensemble de la faune domestique et sauvage peut être contaminée ? Voici les explications données par le rapport de M. Soiron :
« L’agent pathogène de la tuberculose bovine est capable de survivre dans l’environnement et d’infecter différentes espèces domestiques et sauvages. Dans certaines situations, Mycobacterium bovis circule et se maintient au sein de populations réceptives à la tuberculose, mais ayant des rôles épidémiologiques variés. Ces populations sont connectées entre elles directement et/ou indirectement via l’environnement : on parle alors de système multihôtes. Le bacille tuberculeux peut résister des mois dans le milieu extérieur, surtout en milieu humide et à l’abri de la lumière. Les terriers des blaireaux offrent des conditions très favorables à sa survie. Les blaireaux infectés peuvent excréter les bacilles tuberculeux par plusieurs voies : respiratoire, fécale et plus rarement urinaire. La présence de bacilles a pu être détectée dans les ouvertures de terriers et les « latrines » des blaireaux contaminés. Le blaireau est au centre du système de contamination des élevages. »[54]
C’est sur ces éléments, à prendre avec prudence, que s’appuie la Coordination rurale pour réclamer qu’on chasse les blaireaux à la tractopelle, faisant pour le coup passer les chasseurs-déterreurs pour des enfants de chœur :
« Pour une efficacité réelle, il est impératif de creuser les terriers au plus profond possible, afin de garantir la destruction de toutes les galeries. Ces tranchées doivent impérativement rester ouvertes à l’air libre pendant plusieurs jours pour permettre aux rayons UV de détruire naturellement la bactérie. Enfin, pour éviter toute contamination, il est impératif de désinfecter systématiquement le matériel avec un produit adapté, tel que le Virkon. » [55]
Il semble cependant cette fois qu’on ait clairement basculé dans l’irrationnel, et ces assertions réclament des réponses vigoureuses. La persistance de la tuberculose bovine en Grande-Bretagne, malgré des campagnes d’abattage aussi massives que controversées, montre surtout que tuer un grand nombre de blaireaux ne permet pas de régler ce problème, autrement plus important chez nos voisins insulaires qu’en France : il y a d’ailleurs enfin été mis un terme, après des années de mobilisation, la vaccination des Blaireaux prenant le relai comme cela avait déjà été le cas pour la rage en France[56].
Il convient ensuite de rappeler que la tuberculose bovine, même si elle constitue un réel motif d’inquiétude, concerne « moins de 0,1 % des élevages français » et que « désigner le blaireau comme unique responsable est simpliste et faux ! »[57] « La tuberculose bovine est une maladie aux causes multiples et complexes, dans laquelle la faune sauvage ne joue qu’un rôle parmi d’autres. Si le blaireau peut, dans certains cas, contribuer au maintien de foyers infectieux existants, ce phénomène est loin d’être systématique. Par exemple : 20 % des foyers de tuberculose bovine se trouvent en Corse — une région où le blaireau est tout simplement absent ! Pointer du doigt le blaireau, c’est aussi ignorer l’ensemble des études scientifiques sur le sujet, ainsi que les travaux menés en France par l’ANSES sur la gestion de la tuberculose bovine. »
Rappelons enfin qu’en cas de foyer de tuberculose bovine, le déterrage est strictement interdit : un arrêté ministériel du 7 décembre 2016 interdit la pratique de la vènerie sous terre pour toutes les espèces dont la chasse est autorisée en raison du risque de contamination pour les équipages de chiens. « Dans les zones indemnes, l’abattage préventif de blaireaux, par quelque méthode que ce soit, pour un motif sanitaire lié à la tuberculose bovine est considéré comme inutile et injustifié tant par l’ANSES[58] que par le réseau Sylvatub qui assure le suivi de la maladie au niveau national. »[59]
En résumé, « face à un problème sanitaire d’une telle complexité, seule une réponse globale, fondée sur des données scientifiques, permettront d’avancer efficacement. Des actions précipitées, motivées par la peur plutôt que par la raison, risquent non seulement d’être inefficaces, mais pourraient même aggraver la situation. Elles détournent également l’attention des leviers réellement utiles pour lutter contre la maladie. »[60]
Au bout du compte, on peut affirmer que tuer des blaireaux n’apporte rien de bénéfique à l’agriculture. Cela ne conduit certes pas à l’extinction de l’espèce (mais on verra plus loin que le code de l’environnement ne stipule pas qu’il faille attendre qu’une espèce soit menacée pour s’en préoccuper[61]), mais cela ne diminue pas les dégâts observés, qui demanderaient par ailleurs à être estimés de façon objective. La diminution de la densité des blaireaux, qui nullement ne pullulent et très bien se régulent, n’est que ponctuelle, mais peut fragiliser les populations, accroître la dispersion et, si certains individus sont contaminés par la tuberculose bovine, contribuer à sa diffusion. Sur ce dernier point, des vaccinations des blaireaux sont en cours en Dordogne depuis 2023, dont on espère qu’elles donneront satisfaction[62].
L’exemple du Bas-Rhin est particulièrement intéressant, et il est révélateur que le rapport sénatorial l’élude, voire le détourne en suggérant qu’il pourrait illustrer l’efficacité de la chasse comme mode de régulation[63].
Dans ce département, le Blaireau a un statut de « non-gibier » depuis 2004 « à la suite d’un travail réalisé en commun entre une association de protection de l’environnement et la fédération départementale des chasseurs, lequel a mis en évidence l’état de conservation inquiétant de l’espèce. » Ce cas démontre « l’inutilité de la chasse pour remédier de façon durable à d’éventuels dégâts » et « les bénéfices durables d’un travail commun entre les associations locales de protection de l’environnement et les fédérations départementales des chasseurs. »[64]
« Depuis lors, les agriculteurs contactent l’association en cas d’apparition de dégâts afin de déterminer s’ils sont bien causés par un blaireau et, dans l’affirmative, de mettre en place des solutions efficaces pour le déloger. D’une part, cela a permis une formation des acteurs à la distinction entre les dégâts susceptibles d’être causés par le blaireau et ceux imputables en réalité aux sangliers, beaucoup plus fréquents. D’autre part, les alternatives à l’abattage mises en œuvre par l’association ont prouvé leur efficacité en cas de présence d’un terrier dans une zone peu propice à son maintien. Par ailleurs, l’absence de chasse de l’espèce n’a pas eu pour effet d’accroître les dégâts qui peuvent lui être imputés. »[65]
Reste, à propos de la tuberculose bovine, une question que je glisse ici parce que je n’ai pas trouvé de réponse : si le Blaireau est en première ligne parce qu’il construit des terriers dans lequel le bacille se maintient (le peu de fiabilité de la source ici utilisée réclame des investigations supplémentaires), qu’en est-il exactement des taupes, des rats-taupiers et des renards, qui au moins autant que le Blaireau sont susceptibles de fréquenter les prairies pâturées et creusent le sol ? Qu’en est-il des chevreuils, qui ne construisent certes pas de terriers mais qu’on voit fréquemment parmi les bovins, alors que cette proximité semble beaucoup plus rares chez le Blaireau – ce point est discuté mais d’aucuns estiment qu’il évite de s’approcher des vaches ?
Le sentiment qui vient est qu’au fond, la question de la « régulation » du Blaireau ne concerne le monde agricole qu’à la marge et qu’elle est phagocytée par une vision et des intérêts avant tout cynégétiques.
II. Le point de vue des chasseurs
Il est rare qu’à l’instar de Willy Schraen, l’emblématique président des chasseurs français qui avait déclaré sans ambages à la radio n’en avoir « rien à foutre de réguler »[66], les chasseurs assument ouvertement devant des non-chasseurs que leur passion n’est qu’un loisir basé sur le plaisir de tuer – les spots publicitaires lancées récemment pour tenter d’enrayer la chute des effectifs sont à cet égard des cas d’école : pas d’armes, pas d’animaux morts, et une opposition caricaturale entre ville stressante où l’individu est seul et campagne apaisante où règne la convivialité… [67] Auto-proclamé « premier écologiste de France », le chasseur se veut socialement et écologiquement utile – quitte à créer de toute pièce des situations problématiques comme le montre assez la cynégétisation du sanglier[68] ou à reprendre à son compte les difficultés rencontrées par le monde agricole.
Le rejet grandissant de ce loisir ultra-minoritaire y compris dans les zones rurales[69] et les recours des associations de protection devant les tribunaux poussent cependant plus que jamais le monde de la chasse à se justifier. Les études qui prouvent que la chasse aux « nuisibles » n’a « aucun effet mesurable » sur les dégâts commis, comme c’est le cas de la récente étude du CIRED Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France[70], fragilisent encore plus une activité qui ne tient plus qu’aux fils de ce qui reste de traditions désactivées en folklore et de pouvoir politique. De plus en plus de chasseurs prennent d’ailleurs des distances avec les habitudes héritées : autour de moi, dans ma vallée savoyarde, on ne touche ni aux renards, ni aux blaireaux – les geais n’ont pas cette chance ! On peut justifier la chasse aux sangliers et aux cervidés par leur réelle abondance et le fait qu’on les consomme (ce qui occasionne une souffrance plus acceptable que celle des abattoirs industriels), plus difficilement celles d’animaux non consommés et dont les services écosystémiques l’emportent sur les quelques dégâts qu’ils peuvent ponctuellement occasionner.
Venons-en donc aux arguments spécifiques aux chasseurs, c’est-à-dire ici aux défenseurs de la vènerie (ou vénerie) sous terre (qui n’a pas forcément bonne presse au sein même du monde de la chasse), puisque le déterrage est la méthode utilisée dans 60% des « prélèvements » (contre 30% pour le tir et 10% par colletage, mais il s’agit d’actes de destruction administrative). Sans surprise, une fois détachés des questions agricoles ou des dégâts sur les infrastructures, les argumentaires vont mettre en avant d’une part la dimension « traditionnelle » en en minimisant les impacts, et d’autre part une soi-disant dimension « écologique ».
1. Le déterrage, une chasse « traditionnelle ».
La vènerie ou « chasse à courre, à cor et à cri » est l’un des trois modes de chasse légaux avec la chasse à tir et la chasse au vol ou fauconnerie. Ils sont prévus par l’article L. 424-4 du code de l’environnement. Ce n’est donc pas juridiquement un mode de chasse traditionnel, et donc dérogatoire, mais c’est une chasse ancienne, et un art difficile qui risque de se perdre :
« La vènerie sous terre est une chasse difficile qui exige des aptitudes particulières des chiens et des compétences des hommes. Un équipage ne peut pas maintenir ces aptitudes et compétences sans un minimum de pratique. »[71]
Il faut en effet avoir en tête que certaines races de chiens comme le Teckel ont été spécialement sélectionnées pour traquer renards et blaireaux dans leurs galeries, et que par ailleurs la « petite vènerie » avait surtout pour fonction initiale d’entrainer les chiens avant la véritable ouverture de la chasse, les blaireaux capturés étant offerts comme récompenses. Il y a, de fait dans les ouvrages consacrés à la question, un véritable culte rendu aux chiens, même si ceux-ci ressortent souvent blessés de l’opération de déterrage. Peut-on tirer un trait sur un si bel exemple de collaboration entre le Chien et l’Homme ? Pour le sénateur Jean-Marc Boyer (Les Républicains), « la question de fond est celle du maintien de nos traditions, qui sont au cœur de notre vie rurale et de notre histoire et que nous devons soutenir, valoriser et pérenniser »[72]…
On voit ici poindre une problématique qui rappelle les débats sur la corrida, puisque c’est cette dimension de « préservation des traditions » qui ont été jugés déterminants par la commission sénatoriale pour rejeter les pétitions demandant l’interdiction de la vènerie, « grande » et « petite ». Quoi qu’il en soit, ce type d’argument sous-entend qu’il faut préserver la transmission de ces savoir-faire pour que les chasseurs-déterreurs puissent intervenir en cas de dégâts, alors que les louvetiers, les vétérinaires et les associations peuvent très bien s’en charger.
2. Le déterrage, une chasse « douce » et « respectueuse ».
Dans son argumentaire, l’AFEVST insiste volontiers sur le peu d’impact et l’ampleur modeste du déterrage sur l’espèce – au risque d’entrer en contradiction avec l’argument de la « régulation » : « Les équipages pratiquant effectivement la vènerie sous terre du blaireau sont peu nombreux. En moyenne les prélèvements sont de 10 blaireaux par équipage ayant une attestation de meute. Les données dont dispose l’AFEVST sont de 12 000 animaux prélevés par an par les veneurs sous terre, prélèvements stables depuis plusieurs années. »[73]
L’impact « modéré » sur l’espèce ne saurait justifier la souffrance endurée , les familles décimées. 12 000 meurent chaque année (sans compter ceux qu’on ne compte pas, ni le dérangement, ni les dégâts durables sur les terriers), mais pourquoi ? Quiconque a observé une famille de blaireaux ne peut qu’avoir l’estomac soulevé par la légèreté avec laquelle des vies animales sont transformées en chiffres. Fort heureusement, le déterrage n’occasionnerait qu’une souffrance elle aussi très modérée…
En effet, « depuis le 1er avril 2019, les règles encadrant la vènerie sous terre du blaireau ont encore été précisées. Les conditions de prise et de mise à mort ont été clarifiées pour éviter toute souffrance inutile (mise à mort immédiate obligatoirement avec une arme). C’est un mode de chasse responsable et respectueux. »[74] Les blaireaux ne sont plus saisis qu’avec des pinces non-métalliques qui ne leur font pas mal, et même souvent relâchés à la fin du déterrage. Ils se croient si bien protégés dans leurs terriers qu’ils dorment paisiblement pendant l’opération de déterrage : « Régulièrement, en fin de chasse, les veneurs sous terre trouvent à l’accul des animaux qui dorment, ce qui révèle un niveau de stress plutôt faible. » Heureusement, enfin, que les déterreurs qui opèrent « sous le contrôle de l’État » sont là, car « si les équipages ne peuvent pas intervenir, des destructions illégales et dangereuses pour la biodiversité vont se multiplier (empoisonnement). » Quant aux « actes violents » qu’illustrent « des films disponibles sur les réseaux sociaux », ce sont là des «images, souvent anciennes » qui « montrent des actes interdits par la réglementation et qui doivent être punis comme tuer un blaireau à coup de pelle ».[75]
Les « arguments » avancés ici sont aussi grotesques que les spots publicitaires évoqués plus haut. Comment peut-on nier la violence du déterrage ? Comment peut-on estimer respectueux le fait de traquer un blaireau sous terre – là où, en principe, nul jamais ne l’attaque – et tergiverser sur son degré de souffrance ? Les effectifs de l’OFB étant ce qu’ils sont, le contrôle de ces opérations est en outre quasiment impossible[76].
Trouver des vidéos récentes de déterrages particulièrement abjects prend quelques secondes Prenons les images de l’infiltration des militants de One Voice, 2019, Haut-de-France[77]. On y voit les déterreurs se réjouir bruyamment de déterrer et de tuer un blaireautin, puis sa mère. L’atmosphère générale et la teneur des commentaires en dit long sur le respect vis-à-vis de l’animal : « Un blaireautin… une merde… Ah l’blaireau, ma couille ! Tue-le, tue-le !… Vas-y, mets-lui-en une bonne dans sa mère…» Une remarque de l’un d’entre eux portant sur l’étroitesse du couloir qu’il attribue au fait que ce serait le blaireautin qui l’aurait creusé montre au passage l’ampleur de la méconnaissance de l’espèce.
Si l’on veut en en savoir plus sur les mentalités « respectueuses » des chasseurs-déterreurs, un micro-trottoir pendant une de leurs manifestations à Limoges permet d’en prendre encore mieux la mesure. William Thorp, le journaliste de Vakita qui s’est infiltré avec une caméraman dans la manifestation, interviewe les déterreurs (tout au moins ceux qui ne l’insultent pas)[78]. « Moi je suis même pour le retour du gazage des blaireaux, ils souffriront pas plus, ni moins, et c’est beaucoup plus efficace pour réguler… » dit l’un[79]. « Moi, [tuer les blaireaux] contribue à mon épanouissement et à mon bonheur : depuis que je me suis mis à ça, il n’y a pas un jour où je ne pense pas aux blaireaux !… » renchérit un autre. À propos de violence, un autre déclare candidement : « C’est pas plus violent qu’une personne qui se fait attaquer dans la rue par… – Oui, mais ça, c’est illégal ! souligne le journaliste. – Euh, oui… »
Faut-il mesurer scientifiquement la souffrance animale pour qu’elle soit prise en compte ? Manifestement, pour être crédible devant les institutions, oui. Citons donc l’étude réalisée en Angleterre par le Pr Bateson[80] ou, plus récemment, la communication de juillet 2024 du vétérinaire Thierry Poitte qui fait le point de façon très complète sur la souffrance occasionnée par le déterrage. Penser qu’un blaireau prostré au bout d’une opération de déterrage est en train de dormir avec insouciance prouve la méconnaissance totale de l’animal chez le déterreur qui a écrit cela (ou sa stupidité, à moins qu’il ne prenne lui-même ses interlocuteurs pour des imbéciles) : « Le stress subi par le blaireau au cours des opérations de déterrage ne saurait constituer un alibi pour justifier cette pratique : très rapidement les conséquences délétères du stress répété contrebalancent l’analgésie hypothétique et aléatoire dite induite par le stress. »[81] Cette communication particulièrement étayée résume ainsi : « Les moyens utilisés pour le déterrage occasionnent des stimulations nociceptives particulièrement intenses et répétées : indépendamment de la douleur ressentie (cf. infra), les blaireaux subissent des conséquences gravement dommageables pour leur intégrité physique. »
Mais qui peut honnêtement en douter ? Qui peut également douter de ce que ces actes de cruauté gratuite puissent avoir en outre des conséquences psychologiques et morales dévastatrices sur les participants, parmi lesquels peuvent se trouver des enfants auxquels des adultes irresponsables souhaitent transmettre les belles traditions de la vènerie ?
Il reste encore l’épineuse question des blaireautins orphelins. Si l’AFEVST raille les associations qui « hystérisent » le débat « sous le seul angle de la sensiblerie »[82], il n’en reste pas moins que les déterreurs partagent la contradiction qui est celles de tous les chasseurs et de tous les humains confrontés à la cruauté de l’acte de tuer un animal, et dont Charles Stépanoff souligne la nature ambivalente de « prédateurs empathiques ». Que faire quand un blaireautin est déterré ? Dans la vidéo mentionnée ci-dessus, la question ne se pose pas : on tue cette « merde », dans une forme de surenchère dans la vulgarité qui est peut-être une façon de mettre à distance la réalité de la violence – on voit cela également dans les abattoirs. Autrefois, il était monnaie courante que les chasseurs adoptent les blaireautins laissés seuls, comme le raconte notamment Phil Drabble dans Badgers at my window. Maintenant, face à cette situation qui fait que les centres de soin doivent parfois accueillir un grand nombre de blaireautins, la stratégie consiste surtout à minimiser la réalité.
On en arrive donc à ce type d’ « arguments » : « Les blairelles prises par les équipages de vènerie sous terre à compter du 15 mai ne sont plus allaitantes. » Mieux, poussant la mauvaise foi ou la méconnaissance jusqu’au grotesque, on va accuser les blairelles d’être de mauvaises mères : « Les mères ont parfois déjà abandonné leur progéniture au milieu du mois de mai ce qui explique d’ailleurs un taux de mortalité juvénile constamment élevé chez l’espèce blaireau (jusqu’à 50%). Si les blairelles étaient en mesure d’allaiter les jeunes durant toute leur phase de croissance, cette mortalité serait mineure. »
Le taux de mortalité important ne peut évidemment être imputé à l’abandon des mères. Des blaireautins vraisemblablement malades peuvent être abandonnés peu après la naissance, comme cela a été documenté[83], mais les causes sont liées à l’accès à la nourriture, aux conditions climatiques, à la prédation, aux accidents… et à la chasse, bien sûr. Enfin, toutes les études s’accordent pour dire que les blaireautins peuvent ne pas être sevrés au 15 mai, et qu’ils restent dépendants jusqu’à l’automne. « L’allaitement des deux à trois petits en moyenne (…) dure environ 12 semaines et ce n’est que vers l’âge de cinq à huit mois qu’ils deviennent indépendants, sans pour autant quitter le domaine familial. »[84]
C’est pour cette raison que les arrêtés d’autorisation de déterrage pendant les périodes complémentaires sont de plus en plus souvent contestés victorieusement en justice, à tel point qu’en 2025 seuls 11 départements autorisent encore le déterrage dès le 15 mai, 23 autorisant une période « réduite »[85]. Par-delà la dimension éthique, nous sommes en effet là au cœur de la bataille juridique qui se joue, dont nous verrons plus loin qu’elle dépasse de beaucoup la seule vènerie sous terre.
3. Le déterrage, une chasse « écologique ».
Nous avons vu que, selon les déterreurs, la vènerie sous terre est une activité modeste qui ne stresse pas les animaux et épargne les petits. Mais ce n’est pas tout. Elle participe aussi pleinement à l’entretien des terriers, à la bonne forme des blaireaux et à la préservation d’autres espèces plus fragiles comme les hérissons ! Nous abordons dans cette dernière section ce qu’on pourrait appeler les arguments pseudo-écologiques…
Le terrier, on le sait, est légué de génération en génération par les blaireaux. Il est leur capital immobilier, leur refuge, et il demande à cet animal que Buffon traitait naguère de paresseux un travail harassant. Comment sa destruction ne fragiliserait-elle pas l’animal ? Le Conseil de l’Europe recommande de fait l’interdiction de la chasse sous terre car la destruction même partielle des terriers, à structure souvent très complexe et ancienne, a des effets néfastes pour les blaireaux.
L’argument des chasseurs est ici le suivant : « Les terriers sont surtout remaniés en permanence par les blaireaux eux-mêmes qui n’ont de cesse de les modifier et les étendre dans leur incessant travail de terrassier. Les quelques fosses creusées par l’équipage de vènerie sous terre sont sans incidence sur la structure du terrier et son utilisation par les blaireaux. » En outre, « depuis 2014, la remise en état du terrier est rendue obligatoire conformément à l’article 3 de l’ordonnance du 18 mars 1982 relative à la vènerie. C’est une exigence ancienne de l’AFEVST et un engagement de la charte des maîtres d’équipage. »[86]
La stratégie est toujours la même : minimiser la violence et l’impact, qu’on s’engage à atténuer en rebouchant. En filigrane se dessine ici une autre idée : le chasseur fait partie de la Nature, il est blaireau parmi les blaireaux, son intervention avec des pelles et des chiens est de même nature que celle des blaireaux eux-mêmes qui creusent leurs terriers ! J’avoue qu’arrivé ici, la lassitude me vient : à ce compte-là, raser une maison, un quartier, une ville, participerait de l’aménagement du territoire… Le sénateur Pierre Cuypers rétorquerait qu’« un terrier n’est jamais détruit, il est rebouché, les galeries reconstituées et d’autres générations d’animaux peuvent s’y installer. »[87] Certes. Après plusieurs heures passées à creuser, les déterreurs remblaient à la hâte pour éviter qu’un passant éventuel ne fasse une chute, mais ce sont les blaireaux qui reconstitueront éventuellement les galeries, s’ils n’ont pas plutôt fait le choix de déménager définitivement. Mais peut-être les déterreurs estiment-ils que ce surplus de travail les aide à lutter contre l’embonpoint qui menace ces gros paresseux ?
Dans le même ordre d’idées, l’action des déterreurs serait excellent pour la santé des blaireaux, parce que « pour les animaux sauvages le stress est salutaire car il leur permet de mettre en œuvre leur système de défense face aux prédateurs. Comme l’indique le philosophe José Ortega y Gasset, « la chasse n’est pas quelque chose qui arrive à l’animal par hasard, car dans les profondeurs instinctives de sa nature il a déjà prévu le chasseur ».[88] Le déterrage qui, donc, ne stresse pas l’animal, lui est bénéfique parce que le stress est salutaire, de même qu’il faut chasser le Blaireau pour le réguler même si, en fait, on en chasse si peu que ça ne se voit pas… Passons sur les contradictions. Ici encore, le fait de considérer l’intervention humaine sur le même plan que n’importe quel prédateur, en se camouflant au besoin derrière le chien considéré comme le véritable chasseur, conduit à justifier n’importe quoi. Étant donné qu’aucun prédateur naturel ne s’introduit jamais dans un terrier de Blaireau (pas même le Lynx ni le Loup – je n’ai en tout cas trouvé aucune donnée vérifiée sur ce point), on voit mal en quoi faire comprendre au Blaireau qu’au fond, il n’est en sécurité nulle part, pourrait lui être « salutaire ». Je pense que sur ce point comme sur les autres, le Blaireau préfèrerait que les déterreurs ne s’occupent pas de son « salut » le laissent faire tout seul…
Les chasseurs, en bons gardiens de la biodiversité, sont cependant conscients de ce que les terriers sont susceptibles de servir de refuges à bien d’autres espèces, y compris certaines protégées et vulnérables : chat forestier, chauves-souris, etc. C’est pour cela qu’ « il est juridiquement prévu que toute opération de déterrage soit immédiatement suspendue en cas de présence au terrier d’une espèce protégée ».
On reste dubitatif devant la mise en œuvre de cette mesure que personne ne peut contrôler, mais on admettra aussi volontiers que ce point est secondaire, car les cas doivent être extrêmement rares. On saluera en revanche avec enthousiasme l’argument suivant, qui revient en douceur vers les supposés bienfaits de la « régulation » même si la vènerie est sur ce point inefficace : « La progressive augmentation des populations de blaireaux va de pair avec la baisse des populations de hérissons dont le blaireau est un prédateur avéré. »[89] Mettre sur le dos du Blaireau la disparition du Hérisson est naturellement grotesque : les causes sont anthropiques, et la prédation naturelle du Blaireau n’y joue aucun rôle. L’AFEVST s’appuie cependant sur une page d’un blog anglais[90] pour convoquer le sympathique Hérisson dans son argumentaire : « Des densités de hérissons en forte chute, victimes des densités de blaireaux », cette page renvoyant elle-même à un article introuvable. L’auteur du blog critique ici, dans le contexte très différent de la Grande-Bretagne, le fait que les défenseurs du Blaireau – qui sont aussi des défenseurs du Hérisson, comme par exemple Brian May – n’assument pas clairement le fait que le Blaireau consomme des hérissons. Le sous-entendu est que la « surpopulation » de « badgers » anglo-saxons, que l’AFEVST attribue abusivement à la protection (relative) dont il bénéficie, serait responsable de la disparition des hérissons, ce qui n’est pas sérieux.
L’ultime argument concerne les précieux apports des chasseurs à la connaissance de Meles meles et à l’écologie. Compte tenu du nombre d’erreurs grotesques et de la vulgarité des propos que j’ai pu lire et entendre en consultant la littérature et les sites cynégétiques, j’en étais arrivé à la conclusion que l’état des connaissances autant que la capacité à traiter l’animal avec respect étaient déplorables, mais je me suis trompé. D’après le rapport sénatorial n°470, « la chasse (…) peut permettre de remonter de nombreuses données » – et le rapport d’encourager « la tenue d’un carnet de prélèvement » pour « rendre obligatoire la remontée d’information sur les blaireaux tués à la chasse (et graciés en vènerie) ainsi que ceux détruits ». Voici encore un beau prétexte pour justifier l’injustifiable ! Les chasseurs ne produisent pas d’études, et ils n’ont pas à camoufler leurs activités derrière ce nouveau paravent : sur ce point comme sur bien d’autres, laissons faire les naturalistes, qui opèrent en toute discrétion et en respectant vraiment ces animaux qui sont bien plus qu’un sujet d’études, des êtres vivants dignes d’attention et de respect. Par ailleurs, le sénateur Pierre Cuypers s’appuie sur les travaux de l’ethnologue Charles Stépanoff pour souligner sans rire que « la vènerie est un lieu de transmission d’un savoir écologique et éthologique populaire des communautés rurales, particulièrement précieux dans la crise écologique que nous traversons. »[91] Je mets au défi quiconque de produire une étude illustrant sérieusement la façon dont le déterrage transmet un tel « savoir » susceptible d’être si peu que ce soit « précieux ». Pour faire face à la crise écologique, ne serait-il pas urgent, précisément, de sortir de ces schémas obsolètes et de réfléchir à ce que pourrait être un nouveau rapport au monde vivant ?
Mais avant de conclure, il convient de faire un détour pour aborder les questions juridiques qui sont évidemment cruciales dans le débat, et sans lesquelles on ne comprend vraiment pas pourquoi on continue à tuer des blaireaux en France.
III. Le contentieux juridique autour de la vènerie sous terre du blaireau.
La question de l’autorisation des périodes complémentaires de déterrage se règle désormais devant les tribunaux, qui donnent massivement raison aux opposants à la chasse, avec des répercussions qui dépassent largement ce cas particulier : « Loin d’être anecdotique, ce contentieux a des implications transversales et conduit à forger une jurisprudence solide en matière de protection de la biodiversité. »[92]
Dans un article paru en décembre 2024 dans la Revue de droit rural à la diffusion « strictement réservée »[93], le juriste de la Fédération nationale des chasseurs Guillaume Firmin concède des « mois difficiles », tout en annonçant une « sortie du tunnel » que les décisions de justice ultérieures n’ont guère vérifiée. Pour lui, c’est une chasse de loisir « n’ayant pas être justifiée par l’existence de dégâts et/ou risques des dégâts », et le Code de l’environnement n’interdit pas de chasser les « petits » du Blaireau puisqu’« il ne faut pas confondre les activités de chasse et de destruction » : cela conduirait à « l’interdiction permanente de la chasse de la plupart des mammifères » en menaçant « l’équilibre général du système de régulation et d’indemnisation des dégâts de grand gibier », autrement dit la chasse dans son ensemble.
1. L’inscription du Blaireau à l’annexe III de la Convention de Berne et le Code de l’environnement interdisent-ils de le chasser ?
Le Blaireau est inscrit à l’annexe III de la Convention de Berne : « Sa chasse est donc permise si, et seulement si, ses populations demeurent hors de danger, qu’aucun moyen non sélectif de mise à mort n’est utilisé et que la chasse n’est pas de nature à entraîner localement la disparition, ou de troubler gravement la tranquillité des populations ». Mais « le Conseil d’État a jugé que cette Convention n’était pas mobilisable devant les juridictions administratives nationales » (Coline et al. 2024). Le non-respect de la Convention de Berne par la France invoqué par les associations n’a à ce jour jamais abouti à une remise en cause de la chasse telle qu’elle se pratique en France. « Des plaintes ont été formulées en 2013 et en 2020 contre la France auprès du Comité de la convention qui a, à chaque fois, confirmé que la législation française n’était pas contraire à la convention et ne remettait pas en cause l’état de conservation de l’espèce. »[94]
Qu’en est-il, cependant, des dispositions du Code de l’environnement concernant la protection de la biodiversité, hors espèces protégées ? L’article L. 425-4 du Code de l’environnement, qui concerne la gestion du gibier par la chasse, précise que celle-ci doit respecter l’équilibre agro-sylvo-cynégétique, qui « consiste à rendre compatibles, d’une part, la présence durable d’une faune sauvage riche et variée et, d’autre part, la pérennité et la rentabilité économique des activités agricoles et sylvicoles ». Ce même article précise que, de manière générale, les opérations de chasse, de destruction et de régulation des espèces concourent à cet équilibre. La chasse n’est donc pas, par nature, un élément constitutif de ce principe, mais l’autorité en charge de sa police doit s’assurer qu’elle n’y porte pas atteinte. » (Coline et al 2024). Il est donc nécessaire, pour statuer, de s’appuyer sur des données scientifiques fiables.
Pour les partisans de la vènerie, le fait que le Blaireau dispose, « comme le sanglier ou le pigeon ramier, du meilleur statut de conservation existant à l’échelle de la France » montre que l’équilibre agro-sylvo-cynégétique n’est pas perturbé. L’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) souligne certes que « l’utilisation de la méthodologie des listes rouges, (…) est fortement déconseillée à l’échelle départementale ou communale », mais il serait « financièrement impossible de mener des études scientifiques dans toutes les communes de France », aussi G. Firmin « martèle »-t-il (sic) que « les listes rouges nationales et régionales suffisent à établir l’état de conservation du blaireau à l’échelle départementale. »
Les juges administratifs ne l’entendent cependant pas ainsi et « relèvent de plus en plus ces incohérences entre l’absence de données disponibles et la motivation des arrêtés par la « nécessaire » régulation d’une espèce dont la population serait en augmentation »[95] Par ailleurs, les articles L. 110-1 et L.420-1 du Code de l’environnement qui établissent la protection générale de la biodiversité ne stipulent pas que celle-ci ne doit concerner que les espèces dont l’état de conservation a été jugé critique. « Les juges, dès lors, ne peuvent plus se baser sur la seule prise en compte de l’état de conservation des espèces pour suspendre en urgence des arrêtés aux effets non maîtrisés et aux conséquences irréversibles. » (Coline et al. 2024). Sans données objectives et fiables permettant de prouver qu’elles n’affectent pas la pérennité de l’espèce, les périodes de chasse complémentaires sont vouées à être rejetées.
2. La chasse, un loisir qui n’a pas à être justifié ?
« Le déterrage du blaireau demeure une « chasse de loisir »[96] n’ayant pas être justifiée par l’existence de dégâts et/ou risques dégâts », c’est « une activité à caractère culturel et social », souligne F. Firmin.
C’est là un bel aveu de la faiblesse des arguments reposant sur la « nécessité » de « réguler » pour éviter, pêle-mêle, la propagation de la tuberculose bovine, la mise à sac des cultures et l’effondrement des routes, digues et infrastructures ferroviaires ! Par ailleurs, l’article L. 420-1 du Code de l’environnement indique que « la gestion durable du patrimoine faunique et de ses habitats est d’intérêt général » : « Dès lors que l’intérêt général est mobilisé, il ne peut être considéré que la chasse est un simple loisir exercé sans considération de ses impacts sur la biodiversité et sans que l’utilité des pratiques soit questionnée. » (Coline et al. 2024). De fait, apporter les preuves des dégâts invoqués est devenu « une gageure » pour les préfectures qui, devant les tribunaux, ne peuvent plus se contenter comme ce fut longtemps le cas, de « tableurs comportant des chiffres contradictoires, de simples photos de terriers de blaireaux parfois reprises d’une année sur l’autre, d’e-mails entre services ou encore de déclarations de dégâts irréalistes via des formulaires transmis aux agriculteurs afin de justifier et obtenir le classement ESOD (nuisible) d’un maximum d’espèces sur le département ».
L’exemple du Bas-Rhin conduit désormais les juges administratifs à « exiger des préfectures d’établir l’existence de dégâts « importants » et leur imputabilité aux blaireaux. Ceux-ci ont rappelé que, faute de démonstration de « la réalité et l’importance des dégâts, tant aux cultures, aux engins agricoles, qu’aux élevages bovins imputés au blaireau », la suspension de l’autorisation de chasse adoptée sur cette base était encourue. Il est également régulièrement estimé que « la seule existence de plusieurs demandes de « régulation » ne permet pas, par elle-même, d’établir le caractère significatif des dommages qui seraient provoqués par les blaireaux ». En l’absence de données locales sur l’espèce et faute de démontrer la réalité des dégâts motivant leurs arrêtés, les préfectures voient ceux-ci de plus en plus systématiquement suspendus au visa des articles L. 424-5 et L. 420-1 du Code de l’environnement. »
3. La question des « petits ».
Au cœur du débat juridique se trouve ce que Guillaume Fermin désigne comme « la soi-disant interdiction de chasser les petits et portées de mammifères ». Dans le cadre de leur contrôle du respect de l’équilibre agro-sylvo-cynégétique, les juges administratifs retiennent en effet de plus en plus fréquemment l’article L. 424-10 du Code de l’environnement qui, inséré dans le titre du Code de l’environnement relatif à la chasse, interdit la mise à mort des « portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée ». Cet article est au cœur de tous les enjeux.
Les chasseurs tentent de le contourner en disant que « chasser » les petits n’a « rien à voir » avec « détruire »[97]. Ils remettent par ailleurs en question le consensus scientifique portant sur le fait que les blaireautins ne sont souvent pas sevrés au 15 mai, restent dépendants de leurs mères souvent jusqu’à l’automne et n’atteignent leur maturité sexuelle qu’ « entre 12 à 15 mois pour les mâles, jusqu’à 24 mois pour les femelles »[98].
« Certaines fédérations des chasseurs ont réalisé des opérations d’analyse du contenu stomacal de blaireautins à la date de l’ouverture de la période complémentaire, ce afin de tenter de démontrer que le sevrage en lait maternel était bien atteint. Outre l’inutilité de telles opérations réalisées en dehors de tout cadre scientifique afin de mettre en évidence une donnée [à laquelle] aucune étude n’accorde du crédit, les fédérations se sont ainsi exposées à une infraction pénale. Elles ont encouragé la mise à mort de « petits », en violation de l’article L. 424-10 du Code de l’environnement, comportement réprimé par l’article R. 428-11 du Code de l’environnement. Par ailleurs, les études scientifiques ont mis en évidence les conséquences de l’abattage des femelles pendant la période de dépendance des blaireautins sur leur propre survie. Faute d’être en mesure de chercher seuls de la nourriture, la famine finit par tuer les petits blaireaux. »[99]
Il est vrai que l’absence de définition claire du mot « petit » dans le Code de l’environnement laisse place à l’interprétation. Sur ce point, la focalisation sur le sevrage que certaines préfectures continuent à soutenir n’est pas pertinente, car il n’est « qu’une modification du régime alimentaire d’une espèce » et « ferait perdre toute cohérence à l’interdiction de tuer les petits mammifères chassables » tout en négligeant « la dépendance des blaireautins à l’égard de leur mère ». De fait, le Conseil d’État a contredit les préfectures concernées dans son arrêt du 28 juillet 2023 par lequel il leur a imposé de veiller à ce « qu’une telle prolongation [ne soit] pas de nature (…) à favoriser la méconnaissance, par les chasseurs, de l’interdiction légale de destruction des petits blaireaux ». [100]
Pourquoi, cependant, ne pas admettre que tuer ou laisser tuer les petits d’une espèce au taux de renouvellement déjà très bas est susceptible de lui porter à terme un fort préjudice et contrevient au Code de l’environnement ? La réponse est apportée très clairement par G. Fermin : par crainte d’une remise en cause de l’ensemble de la chasse.
« Une telle interprétation conduirait à l’interdiction permanente de la chasse de la plupart des mammifères. Faut-il rappeler, par exemple, que les blaireaux, chevreuils et sangliers n’atteignent leur maturité sexuelle qu’aux alentours de 12 mois et que les femelles sont gestantes ou suitées la plupart de l’année ? Que dire d’autre, si ce n’est qu’une telle interprétation entraînerait en tout état de cause des conséquences désastreuses sur le système de régulation et d’indemnisation des dégâts de grand gibier que le Conseil constitutionnel a pourtant récemment accepté de sauver au seul motif, qu’en l’état (nous soulignons), il n’entraînait pas, pour les fédérations de chasseurs qui le financent seules, un montant de nature à fonder une rupture caractérisée de l’égalité devant les charges publiques ? »
Les opposants à la vènerie n’en demandent pas tant ! L’interdiction de chasser les petits ne s’applique de fait pas aux espèces « pouvant faire l’objet de destructions administratives » (Code de l’environnement, art. L. 427-5 et L. 425-6) ou particulières (art. L. 427-8 et R. 427-6) ni aux espèces soumises à plan de chasse. Ce n’est pas ici l’objet de revenir sur la gestion cynégétique catastrophique du Sanglier, mais le fait est que le Blaireau se distingue par un taux de renouvellement très bas lié à une forte mortalité pendant la première année. Mais ce qui apparait ici en filigrane, c’est la grande crispation du monde de la chasse qui se sent menacé dans son équilibre financier et dans son existence même, et joue de ce qui lui reste de poids politique. L’argument a fait mouche auprès des Sénateurs : si vous osez contester ne serait-ce qu’à la marge la vènerie sous terre, c’est le monde de la chasse qui risque de s’écrouler – politiques, tremblez !
4. La question sanitaire.
Le dernier terrain d’affrontement juridique est d’ordre sanitaire, puisque le juge administratif peut être amené à statuer sur la légalité de décision d’abattage administratif, comme on l’a vu par exemple dans le massif du Bargy lors de l’abattage sans tests préalables de bouquetins, au motif de la détection de cas de brucellose dans les élevages. De ce point de vue, la façon qu’ont certains agriculteurs et certains chasseurs de mettre en avant la tuberculose bovine pour justifier le déterrage est particulièrement malhonnête puisque, comme on l’a vu, celui-ci fait au contraire courir des risques accrus et se trouve interdit en cas de tuberculose bovine.
Certaines préfectures, sans mettre en avant le motif sanitaire, « mobilisent le coût des mesures de lutte contre la tuberculose bovine dans les élevages pour étoffer l’estimation des dégâts imputés aux blaireaux »[101], ce qui motive ensuite l’annulation des arrêtés en cause par les juges administratifs.
Répétons-le : « L’autorisation de périodes complémentaires de vènerie sous terre ne peut en aucun cas être justifiée par un motif sanitaire lié à la tuberculose bovine. Cette chasse est inutile dans les zones indemnes, et constitue un facteur aggravant dans les zones infectées. »[102]
Conclusion. Le Sénateur et l’animisme – un autre rapport au Blaireau est possible !
À l’issue de ce parcours dans les méandres argumentatifs des pro et des anti « régulation » du Blaireau, il me semble que tout ce qui a été dit ne permet toujours pas de répondre à la question initiale : pourquoi continue-t-on à tuer des blaireaux, alors que nous avons l’exemple du Bas-Rhin, de la Belgique ou du canton de Genève – pour ne pas parler de pays où les populations sont moins nombreuses comme l’Italie – qui nous montre que cela ne ferait de tort à personne, si ce n’est à la toute petite minorité de chasseurs qui trouve son plaisir dans cette activité moralement douteuse ? C’est que la réponse est en fait politique et philosophique.
Les discussions conclusives du rapport sénatorial sur lequel je me suis souvent appuyé sont à cet égard extrêmement instructives. Le Sénat, on le sait, est à droite. Le rapporteur est un sénateur LR. Les chasseurs-déterreurs ont salué le travail effectué, qui allait dans leur sens, On a le sentiment que, quels que soient les éléments apportés, le jeu était joué d’avance : des sénateurs de droite n’allaient en aucun cas risquer de se mettre à dos le monde de la chasse. À l’intérieur même de ce dernier, il n’est pas difficile de trouver des chasseurs qui, en « off », diront tout le mal qu’ils pensent du déterrage, jugé ennuyeux (« C’est pas un travail de chasseur, c’est du terrassement » ! ai-je entendu dire), ou simplement barbare même par des chasseurs. Autour de moi, en Savoie, on ne considère pas la « vènerie sous terre » comme une chasse digne et, comme me l’a dit un voisin chasseur, « les blaireaux, on les laisse tranquilles » ! Mais la solidarité interne joue fortement. Comme le disait Mme le Troquier, maire ayant tenté de prendre un arrêté interdisant le déterrage sur sa commune de Valaire, « il y a environ une trentaine d’équipages sur le département [le Loir-et-Cher], mais le problème est surtout que Monsieur Vuitton, qui n’est pourtant pas, d’après mes informations, un grand fan du déterrage, ne veut céder sur rien, parce qu’il craint que céder sur la petite vènerie remette en cause la « grande », la chasse à courre ! Ce sont des gens qui veulent rester sur leurs acquis. Ils continuent d’affirmer chaque année que le blaireau est porteur de tuberculose bovine, ce qui est faux dans notre région, et autres bêtises. Ils restent immuables dans leur structure mentale, malgré tous les rapports qui montrent qu’il faut le moins possible perturber les milieux naturels si on veut éviter les épizooties. Cette collusion entre pouvoir et milieu de la chasse doit absolument cesser. »[103]
La seule chose qui fera consensus est la nécessité de développer les recherches, mais on peut d’emblée prévoir que les conclusions politiques qui en seront tirées ne dépendront pas de leurs résultats, et que ce sera de plus en plus aux tribunaux de trancher.
Après avoir auditionné de nombreux acteurs et fait un travail a priori sérieux, les membres de la commission des affaires économiques examinant le rapport d’information de M. Pierre Cuypers sur les pétitions contre la vènerie prennent la parole. Le rapporteur peut asséner des contre-vérités flagrantes : « Selon la majorité des scientifiques, les blaireautins sont sevrés le 15 mai. » Il peut se dire « surpris par l’importance des dégâts attribués aux blaireaux, qui justifient pleinement une régulation par la chasse, voire la destruction. » Pour motiver le fait que le Blaireau soit « vecteur actif de la maladie », il lui suffit de s’appuyer sur la thèse déjà mentionnée de Ciriac Charles, qu’il n’a pas lue, qu’il ne cite pas, mais à laquelle il fait dire le contraire de ce qui est écrit : quelle légèreté ! Il conclut en estimant qu’au fond, quels que soient les arguments scientifiques, écologiques et sanitaires dont, en effet, il n’a cure, « pour les opposants ce qui est en réalité inacceptable, c’est de chasser par loisir sans nécessité absolue. C’est bien là que se situe le débat de fond. D’un côté figurent ceux qui estiment que le propre de l’homme et le sens du progrès justifieraient d’abandonner son rôle de prédateur, seule la régulation des dégâts restant acceptable en compensation de la protection de la nature. De l’autre côté se trouvent ceux qui estiment qu’il est dans la nature de l’homme et qu’il relève de sa place dans le vivant de chasser des animaux sauvages, et qu’il s’agit d’une activité légitime et faisant partie de la culture de l’homme. Je me situe personnellement dans la seconde catégorie. »
S’en suit un lyrique éloge de la vènerie que ne renierait pas ChatGPT, dans un développement ethno-historico-culturel où la parole de Charles Stépanoff devient la justification ultime de la chasse au Blaireau :
« Cet héritage vivant est aussi une richesse. Pensons à la peinture, à la sculpture, aux monuments, à la trompe de chasse classée au patrimoine immatériel de l’Unesco, aux races de chiens spécifiques ou encore à la langue française : « être d’attaque », « marcher sur les brisées » ou « courir deux lièvres à la fois » sont des expressions tirées de la vènerie. Toutefois, on doit souligner un point moins connu, relevé par l’anthropologue Charles Stépanoff, à savoir que la vènerie est un lieu de transmission d’un savoir écologique et éthologique populaire des communautés rurales, particulièrement précieux dans la crise écologique que nous traversons. La vènerie, en elle-même, porte la tradition d’une chasse respectueuse des écosystèmes, aux prélèvements très mesurés. (…)
En m’appuyant sur les travaux d’anthropologie, je relève que la chasse à courre reconnaît à l’animal sauvage son individualité et même son caractère spirituel, au travers de la cérémonie de la curée qui a une dimension chamanique, en complète opposition avec l’animal-matière, objet anonyme de l’industrie agroalimentaire. De fait, la chasse, et plus particulièrement la vènerie, fait perdurer, par le partage de la venaison entre hommes et chiens ou par la conservation de certaines parties de l’animal, des pratiques d’incorporation ainsi que d’appropriation physique et symbolique de la force animale ou d’un culte aux puissances naturelles. »
En conclusion, ma première proposition sera de rejeter les demandes des pétitions, parce que j’estime leurs arguments infondés en partie et que je crois que la chasse est une activité légitime faisant pleinement partie tant de notre nature que de notre culture. »
J’avoue que les bras, de nouveau, m’en tombent. Pourquoi est-ce qu’à l’heure actuelle, en France, on laisse des hommes déterrer, terroriser et tuer ces animaux que j’observe quotidiennement et dont le caractère paisible m’est un bienfait ? Par fidélité avec notre fond « chamanique » qui nous permet une « appropriation physique et symbolique de la force animale » ! Et c’est un sénateur LR qui tient sans rire ces propos…
Je ne sais pas ce que Charles Stépanoff, auditionné par la commission au même titre que Willy Schraen et de nombreux acteurs, pense de l’utilisation qui a été faite de ses propos. Tout le passionnant travail de Stépanoff vise en un sens à réhabiliter l’élevage, l’agriculture et la domestication en montrant les mécanismes historiques qui ont mené aux dérives actuelles. « Quand on décrit le monde paysan comme un univers domestiqué où la nature est soumise à l’homme, en guerre contre les espèces sauvages qu’il s’agirait d’éradiquer », autrement dit le monde de la FNSEA et de la Coordination rurale, « on ignore totalement cette complexité, ces enchevêtrements. Cette projection moderne [sur les systèmes agro-pastoraux du Néolithique au Moyen Âge] revient à oblitérer les tensions et les résistances et à ériger en vérité éternelle une période qui ne représente que 1% à 2% de l’histoire de l’agriculture en Europe. »[104]
Ses travaux, qu’ils portent sur la chasse dans L’Animal et la Mort. Chasses, modernité et crise du sauvage ou sur la comparaison entre « différents contextes anciens et actuels, proches et lointains, où les humains s’attachent à d’autres espèces » dans Attachements, sont inspirants parce qu’ils montrent que d’autres rapports avec le monde vivant ont été, et donc restent possibles. La chasse, en tant qu’activité ancrée dans un territoire, favorise un réseau socio-écologique « dense », où l’homme est connecté par des « liens multi-fibres » à son lieu de vie, là où les « réseaux étalés » qui passent par l’approvisionnement commercial peuvent ne laisser place qu’à une pauvreté de liens. De fait, dans le monde des chasseurs-déterreurs, le Blaireau existe, alors qu’il n’existe pas dans le monde de la plupart des citadins (l’invisibilisation quasi totale de la faune sauvage « ordinaire » dans la production culturelle française destinée aux adultes le montre de façon vertigineuse). Pensons aux propos déjà rapportés de ce veneur s’exclamant au micro du journaliste : « Moi, [tuer les blaireaux] contribue à mon épanouissement et à mon bonheur : depuis que je me suis mis à ça, il n’y a pas un jour où je ne pense pas aux blaireaux !… »[105]
Montrer les mécanismes qui ont mené à la situation actuelle ne veut pour autant pas dire que Charles Stépanoff confond le passé et le présent comme le fait notre sénateur. Les biais idéologiques ou, disons, programmatiques qui animent l’anthropologue peuvent le conduire, comme tout le monde, à des raccourcis, des imprécisions ou des erreurs manifestes[106], mais je doute fortement qu’il cautionne une telle caricature.
Dans quelle mesure la chasse telle qu’elle est pratiquée actuellement, et la vènerie sous terre en particulier, peut-elle prétendre être l’héritière d’un rapport au monde transcendant le distinguo nature et culture ? Je pense cette mesure des plus réduites – ce n’est plus qu’un paravent folklorique ne masquant plus la bassesse des instincts qui poussent certains hommes à exercer leur cruauté contre des blaireaux (et des blaireautins, ces « merdes »). Cet homme pour qui tuer des blaireaux, des blairelles et des blaireautins après les avoir terrorisés des heures durant avec ses chiens et ses hurlements (quand on connait l’extrême sensibilité auditive et olfactive et la nature si inquiète du Blaireau, cette idée est insupportable) « contribue à [son] épanouissement et à [son] bonheur » a d’abord un grave problème psychologique et moral. Il me fait penser à ces violeurs incapables d’éprouver de l’empathie pour leurs victimes qui ne savent pas qu’ils violaient et appellent « amour » ce qui n’est que de la violence.
Ce qui revient comme une litanie dans les paroles de ces sénateurs chantres des « traditions », c’est l’idée qu’il y aurait, d’un côté, des citadins coupés du passé et de la « nature » au nom du progrès, et de l’autre des chasseurs ruraux assumant leur « nature de prédateur ». On entend là un écho de la propagande naïve des fédérations de chasse pour qui leur activité permet « un rapport vrai à la nature ».
Je veux bien admettre que dans certains cas, à certaines conditions (une vraie chasse à pied, avec traque, attente, patience, pistage, connaissance fine des lieux et des bêtes, pour des espèces abondantes et qui seront consommées au lieu des animaux d’élevages) la chasse puisse encore aller de pair avec un tel rapport au monde vivant. Mais soyons honnête. Entre les déterreurs pour qui le Blaireau n’est qu’une « sale bête » qu’on « punit » pour ses supposés dégâts, sur laquelle on ne sait pas grand-chose parce qu’on est prêt à tordre toutes les vérités scientifiques pour se justifier, qu’on attrape par la queue en l’insultant et en s’étonnant qu’elle sente si mauvais[107] puis qu’on exécute, et le naturaliste de terrain qui par ailleurs peut aussi ou a pu être chasseur mais qui, surtout, passe des mois à observer les blaireaux, qui parfois les connait individuellement, qui sans cesse met à l’épreuve de la réalité ce qu’il croit savoir et finit par nouer avec l’animal des liens qui indubitablement débordent le champ de la connaissance scientifique, lequel peut prétendre avoir l’expérience la plus fine et la plus « vraie » ?
Mais revenons à notre commission sénatoriale.
Daniel Salmon, unique sénateur écologiste qui intervienne lors de la discussion finale, répond posément :
« Dans cette catégorie de chasse qu’est la vènerie, l’homme n’a plus une fonction de prédateur, puisque cette chasse ne donne lieu à aucune consommation ou alors à une consommation animale de l’animal chassé. En effet, ce sont les chiens ou l’équarrissage qui récupéreront les animaux tués. Cet aspect me heurte, car un chasseur est à mon sens quelqu’un qui consomme ce qu’il tue. (…) Actuellement, la chasse est avant tout une chasse de loisir. Les veneurs aiment leurs bêtes, leurs animaux domestiques, mais ne perçoivent pas la souffrance des animaux chassés. (…) Les terriers de blaireaux sont occupés pendant des dizaines d’années, voire des siècles, et sont utilisés par ces animaux très sociaux, donc la destruction de cet habitat pose aussi des problèmes. (…) Pour toutes ces raisons, au regard des connaissances actuelles sur la sensibilité de l’animal, la vènerie sur terre ou sous terre n’a plus sa place au XXIe siècle. J’ai été pendant très longtemps président d’une association sur le patrimoine immatériel. Tout cela est inscrit dans l’histoire de l’humanité et dans l’histoire de la France en particulier, mais ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une tradition et d’un patrimoine immatériel que ces agissements doivent perdurer. »
En biologie, on appelle « exaptation » la capacité à réutiliser autrement une faculté qui, parfois, n’est plus utile. C’est une stratégie importante de l’adaptation. Cette nature « prédatrice » de l’homme n’a plus lieu d’être exercée d’une façon aussi scandaleusement contraire à l’éthique et au respect de la vie, mais elle peut trouver une forme d’expression autrement plus riche dans ce que le biologiste Edward O. Wilson nomme la « biophilie ». Par exaptation, un chasseur-déterreur peut tout aussi bien devenir photographe-naturaliste – cela s’est vu, et ce n’est pas un hasard si le monde naturaliste a pour terreau celui de la chasse, le fusil ayant précédé les jumelles ! Charles Stépanoff, pour revenir à lui, estime que « les dispositions humaines à l’intelligence écologique sont enracinées dans des bases neuronales solides » et « qu’elles demeurent prêtes à sortir du sommeil pour être utilisées » parce que « nous héritons d’un dialogue long de 2,5 millions d’années entre les humains et leur environnement. »[108] L’observation naturaliste peut être une bonne façon de réveiller la dite « intelligence écologique » et d’inventer avec les autres vivants – les blaireaux, en l’occurrence – un nouveau rapport autrement plus riche que celui qu’illustre sinistrement le déterrage.
L’interdiction du déterrage du Blaireau va dans le sens de ce renouvellement vital des connaissances et des liens, son maintien n’est qu’un archaïsme délétère motivé par des raisons d’opportunisme politique, de misère morale et de myopie intellectuelle.
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NOTES
[1] Prise en compte du Blaireau d’Eurasie (Meles meles) dans la gestion forestière, note de service, Office National des Forêts (ONF), 28 janvier 2008.
[2] Il est « l’espèce la plus régulièrement enregistrée par les agents de l’OFB avec une très grande majorité d’animaux morts sur les routes » ; « environ 20% des individus seraient victimes de collisions chaque année », Groupe d’Étude et de Protection des Mammifères d’Alsace, Enquête Blaireau européen (Meles meles) – bilan 2022, p.13
[3] On le chasse à tir du 15/09 au dernier jour de février et par vènerie sous terre du 15/09 au 15/01 et du 15/05 au 15/09 (période « complémentaire » soumise à autorisation préfectorale). Le piégeage et le gazage sont interdits. Entre 2005 et 2023, l’amendement à la loi du 23 février 2005 relative au développement des territoires ruraux du député de l’Eure Ladislas Poniatowski a permis par ailleurs que le blaireau soit, à l’instar de toutes les autres espèces, soit chassable « à tir en enclos » toute l’année « par le propriétaire ou possesseur dans ses possessions attenant à une habitation et entourée d’une clôture continue (…) empêchant complètement le passage de ce gibier et celui de l’homme » : ces dispositions aberrantes qui a permis notamment à certains riches propriétaires d’organiser en Sologne des destructions à grande échelle ont heureusement été supprimées par la loi du 2 février 2023. « En dehors de la période de chasse, seuls les lieutenants de louveterie, sous l’autorité préfectorale, sont habilités à intervenir pour des actes de régulation. Le plus souvent il s’agit de tir de nuit à l’aide d’une source lumineuse, ou de déterrage accompagné d’équipages mais dans certains cas particuliers (ex : habitations proches) le piégeage par collet à arrêtoir ou par cage peut être utilisé. » Alexis Soiron, Impact du Blaireau (Meles meles) sur les activités agricoles en France, Chambres d’agriculture France, 2023, p.12
[4] « Une enquête réalisée sur la saison de chasse 2013-2014 a estimé le tableau annuel à environ 22000 individus (Aubry et al 2016), auquel s’ajoutent les destructions administratives, « environ 6000 individus par an depuis 2014 »). Selon les chiffres du ministère de la transition écologique, en 2019, dans 53 départements (…), 10 000 blaireaux ont été tués par la vènerie sous terre, auxquels s’ajoutent environ 5 000 tués à la chasse à tir et 5 000 qui ont été détruits, soit environ 20 000 blaireaux » sur une population qu’on estime (sans trop savoir) à 150 000 à 200 000 individus (plus d’un million en « blaireaux ressentis » selon certains représentants des chasseurs et du monde agricole).
[5] Selon un sondage IPSOS de 2018, ce mode de chasse serait considéré par 83 % des personnes interrogées comme « violent, inutile, non-sélectif et incompatible avec la reconnaissance des animaux comme êtres sensibles », Rapport d’inspection fait au nom de la commission des affaires économiques sur les pétitions relatives à l’interdiction du déterrage du blaireau et l’abolition de la vènerie par M. Pierre Cuypers, sénateur, session ordinaire de 2022-2023, n°470 p. 6
[6] Rapport d’information du Sénat n°470 fait au nom de la commission des affaires économiques sur les pétitions relatives à l’interdiction du déterrage du blaireau et l’abolition de la vènerie par M. Pierre Cuypers, sénateur, session ordinaire de 2022-2023, p.40
[7] coordinationrurale.fr/nos-cr-locales-actualites/aquitaine-limousin-poitou-charentes/cr-23/blaireaux-et-ecolos-unis-contre-nos-eleveurs
[8] https://www.sochasse.fr/defendre-la-chasse/chasse-societe/blaireaux-la-coordination-rurale-hausse-le-ton-en-haute-vienne/
[9] François Dunant, Les blaireaux dans le canton de Genève, trente ans de protection et d’observation, Genève, Pro Natura, 2017, p. 6.
[10] Prise en compte du Blaireau d’Eurasie (Meles meles) dans la gestion forestière, note de service, Office National des Forêts (ONF), 28 janvier 2008.
[11] Atlas des mammifères sauvages de France 2024, p.200
[12] Rapport cité, p.42
[13] « En automne, s’il se contentait des fruits tombés, on pardonnerait sa gloutonnerie au blaireau, mais il aime aussi beaucoup les raisins, et les vignerons lui ont déclaré une guerre acharnée. On n’a pas idée non plus d’être aussi bête et aussi gâcheur. Au lieu de se contenter de quelques grains de raisin, il arrache des grappes entières, parfois même tout un cep qu’il entraîne dans ses fortes griffes, puis, après avoir mangé un raisin ou deux, il écrase tout le reste en se roulant dans la vigne. Par plaisir ? Peut-être. (…) Comme on peut le constater, l’animal manque de mesure, et parfois, s’il lui en cuit, il paraît bien difficile de prendre sa défense.» Pierre Lœvenbruck, Le blaireau, ses mœurs et sa chasse, Paris, Crépin-Leblond & Cie éditeurs, 1955, p. 13 (mes italiques).
[14] « Comment distinguer les dégâts de blaireau des dégâts de sanglier au maïs sur pied », Service public de Wallonie, https://www.fourragesmieux.be/Documents_telechargeables/Distinction_degats_bl_sgl_mais.pdf (je souligne).
[15] Do Linh San Emmanuel, Le blaireau d’Eurasie, Paris, Delachaux-Niestlé, 2006, p. 162
[16] N. Albouy, co-président de la section chasse et dégâts de gibiers de la FDSEA, in La Volonté paysanne, Aveyron, 24/06/2025, https://lavolontepaysanne.fr/declarez-les-degats-a-tous-les-niveaux/
[17] À l’affût du blaireau, avec François Lasserre et Virginie Boyaval, France Inter, 8/12/2013
[18] « Les dommages du mustélidé, classé « espèce protégée », donnent lieu, quant à eux, à une indemnisation par le Service Public de Wallonie, sous certaines conditions. La procédure de demande d’indemnisation implique l’intervention d’un expert mandaté par l’Administration. Notons que l’indemnisation ne couvre pas les dommages dont le montant ne dépasserait pas 125 € par dossier et par demandeur. » Doc. cité p.3
[19] Impact du Blaireau (Meles meles) sur les activités agricoles en France, Chambres d’agriculture France, Alexis Soiron, 2023
[20] Do Linh San, op. cit. p. 162
[21] Ibid.
[22] François Dunant, Les blaireaux dans le canton de Genève, Genève, Pro Natura, 2017, p.149. Soulignons en passant que « le Gamay n’intéresse manifestement pas le blaireau » et que « le Chasselas n’a pas vraiment la cote » non plus : « la préférence donnée par les blaireaux au Gamaret et au Garanoir est manifeste » !
[23] « Arguments en faveur de la vènerie sous terre du blaireau dès la période complémentaire au 15 mai », avril 2021 (pdf téléchargé sur le site de l’AFEVST en novembre 2025).
[24] www.chasseurdefrance.com/actualites/la-venerie-sous-terre-du-blaireau-une-chasse-necessaire-encadree-et-selective, site consulté le 3/05/2025.
[25] Do Linh San, op. cit. p.164
[26] L’Alsace, 04/11/2020, “Voies fragilisées: la SNCF reloge les blaireaux. »
[27] Association Nature Alsace, https://naturealsacebossue.over-blog.com/2026/02/quand-des-terriers-de-blaireaux-stoppent-des-trains-en-allemagne-ils-ont-une-predilection-pour-les-buttes-digues-et-remblais-en-hauteur.html
[28] Rapport cité p. 14
[29] Op. cit. p.146
[30] Op. cit. p. 147-148
[31] Robert Hainard, Mammifères sauvages d’Europe, Paris, Delachaux-Niestlé, 4e édition, 2003, p. 273
[32] « Arguments en faveur de la vènerie sous terre du blaireau dès la période complémentaire au 15 mai »
[33] Ibid.
[34] Document de l’AFEVST, avril 2021, « Vènerie sous terre du blaireau, et si on creusait un peu les arguments de nos détracteurs ? », p. 4
[35] « La situation du blaireau en France : enquête auprès des fédérations départementales des chasseurs », HARGUES et ARNAUDUC, FNC, 2008
[36] « Vènerie sous terre du blaireau, et si on creusait un peu les arguments de nos détracteurs ? », AFEVST, avril 2021, p.5
[37] Rigaux P. et Chanu C., Densité du Blaireau d’Eurasie (Meles meles) et répartition des terriers dans un paysage rural du massif Central (Puy-de-Dôme, France), Revue écologique (Terre Vie) vol. 67, 2012, p. 340
[38] Atlas des mammifères sauvages de France vol. 3 p. 200.
[39] Rapport Soiron 2023 p. 14
[40] Le Blaireau info n°2, « Blaireaux et dégâts dans les cultures : l’exemple de la Belgique », association Blaireau & sauvage.
[41] Ibid.
[42] Rapport Soiron 2023 p. 2
[43] Ibid.
[44] Ibid.
[45] Atlas des mammifères sauvages de France vol. 3 p. 200.
[46] AFEVST, avril 2021
[47] Rapport Soiron 2023 p. 6
[48] Un hôte de transmission, ou hôte de liaison, est incapable de maintenir seul, de façon pérenne, l’infection sans source de contamination extérieure à la population mais peut transmettre l’agent pathogène à une autre population. Un hôte de maintien peut faire persister l’infection de façon autonome par transmission à l’intérieur de la population, et peut donc être une source d’infection pour d’autres populations réceptives. GDS France, « Rôle épidémiologique de la faune sauvage en France », Guide es bonnes pratiques de biosécurité, septembre 2020.
[49] Ciriac Charles, Acquisition de nouvelles connaissances génétiques sur les souches de Mycobacterium bovis, circulant en France, par l’approche du séquençage du génome complet. Médecine vétérinaire et santé animale. 2022. NNT : tel-03968029
[50] Ciriac Charles, op. cit. pp. 34-35
[51] Ibid. p.61
[52] AFEVST, avril 2021
[53] Robert Hainard, op. cit. p. 265
[54] Rapport Soiron 2023 p.5
[55] Thomas Hegarty, Président de la Coordination Rurale de la Haute-Vienne, communiqué de presse.
[56] Sur ce sujet et le massacre effroyable autant qu’inutile de millions de renards notamment, voir le livre de Nicolas Baron Vivre en renard, Actes sud, 2023.
[57] https://www.blaireau-et-sauvage.org/actu-83_quand_la_cr87_s_en_prend_au_blaireau
[58] Avis de l’ANSES, saisine n° 2016-SA-0200, août 2019, page 14.
[59] « Le développement d’un contentieux stratégique en matière de protection de la biodiversité, le cas de la vènerie sous terre du blaireau », Coline Robert, Andréa Rigal Casta, Revue juridique de l’environnement, vol. 49, nº 1, 2024, p. 121
[60] https://www.blaireau-et-sauvage.org/actu-83_quand_la_cr87_s_en_prend_au_blaireau
[61] Voir les articles L. 110-1 et L. 420-1 du Code de l’environnement.
[62] « Tuberculose bovine : la vaccination des blaireaux par voie injectable est prometteuse », Dépêche vétérinaire du 26/06/2024, et Ici Dordogne : « Des blaireaux vaccinés en Dordogne pour aider à lutter contre la tuberculose bovine », 26/05/2024.
[63] « Nous avons beaucoup appris au sujet du blaireau. Il existe un besoin de régulation de la population de ces animaux. Pourquoi le blaireau n’est-il pas chassé dans le département du Bas-Rhin ? » demande Mme Françoise Férat (sénatrice de la Marne, groupe Union Centriste) lors de l’examen en commission. Le rapporteur, M. Pierre Cuypers (sénateur de la Seine-et-Marne, groupe Les Républicains) lui répond sans plus de précision ni aucune contextualisation : « Madame Férat, l’interdiction du déterrage dans le Bas-Rhin est liée à un choix du département ; le résultat en est l’accroissement de la population de blaireaux. » Rapport d’information du Sénat n°470, 2023, p.44 (mes italiques).
[64] « Le développement d’un contentieux stratégique en matière de protection de la biodiversité, le cas de la vènerie sous terre du blaireau », Coline Robert, Andréa Rigal Casta, Revue juridique de l’environnement, vol. 49, nº 1, 2024, page 114
[65] Ibid.
[66] Sur RMC, 09/11/2021
[67] https://www.chasseurdefrance.com/actualites/le-fnc-lance-sa-nouvelle-campagne-de-communication-pour-favoriser-ladhesion-aux-valeurs-de-la-chasse-et-encourager-sa-pratique/
[68] Voir le livre de Raphaël Mathevet et Roméo Bondon Sangliers, géographies d’un animal politique, Actes sud, 2022, ou le rapport de Dupuis Louise et al. « Un processus de cynégétisation des populations d’ongulés sauvages controversé », Fondation pour la recherche sur la biodiversité, 2026.
[69] Selon un sondage réalisé par l’Institut Ipsos pour One Voice en 2023 : 53 % des personnes interrogées se disent opposées à la chasse, 70 % d’entre elles la considèrent comme une pratique cruelle. « Pour la première fois, une majorité de personnes vivant dans les zones rurales se disent opposées à la chasse. »
[70] https://www.centre-cired.fr/en/ecological-and-economic-assessments-of-native-vertebrate-pest-control-in-france-2/
[71] AFEVST, avril 2021
[72] Rapport sénatorial 470 p.43
[73] Ibid.
[74] Ibid.
[75] Rapport sénatorial n°470 p.20
[76] « Les règles édictées en 2019 et les bonnes pratiques des associations de veneurs forment un corpus satisfaisant. Cependant, la faiblesse des moyens de l’OFB en termes de police de la chasse et le petit nombre de contrôles laissent la possibilité de comportements interdits. » Rapport sénatorial 270 p.27 (mes italiques).
[77] https://vimeo.com/412241510
[78] https://www.vakita.fr/fr/reportages/manif-chasse-blaireaux
[79] Bertrand Venteau, président de la chambre d’agriculture de la Haute-Vienne, dans le reportage mentionné ci-dessus.
[80] https://royalsocietypublishing.org/rspb/article-abstract/264/1389/1707/70061/Physiological-effects-of-hunting-red-deer-Cervus?redirectedFrom=fulltext
[81] Thierry Poitte, directeur général et fondateur de CAP douleur (Change Animal Pain), sur la douleur ressentie par les blaireaux à l’occasion des pratiques de déterrage, juillet 2024
[82] https://www.chasseurdefrance.com/actualites/la-venerie-sous-terre-du-blaireau-une-chasse-necessaire-encadree-et-selective/
[83] Voir par exemple le documentaire de Riccio Claudia, Le monde mystérieux des blaireaux, Explore, 2023
[84] Atlas des mammifères sauvages de France vol. 3 p. 199.
[85] https://www.aspas-nature.org/la-carte-de-france-2025-du-deterrage-des-blaireaux/
[86] AFESVT, avril 2021
[87] Rapport sénatorial 70, p.44
[88] AFEVST, avril 2021
[89] Ibid.
[90] https://jamesbarrington.wordpress.com/2016/04/25/hedgehogs-and-badgers/
[91] Rapport sénatorial 470 p.37
[92] Coline Robert, Andréa Rigal Casta, « Le développement d’un contentieux stratégique en matière de protection de la biodiversité, le cas de la vènerie sous terre du blaireau », Revue juridique de l’environnement, vol. 49, nº 1, 2024, p. 107 (noté Coline et al. 2024 par la suite).
[93] Guillaume Firmin, « Périodes complémentaires de vènerie sous terre du blaireau : vers une sortie du tunnel ? », Revue de droit rural n°12, décembre 2024, noté Firmin 2024 par la suite.
[94] Rapport sénatorial 470 p.12
[95] TA Orléans, ord. réf., 15 juin 2023, n° 2301811
[96] R. Romi, À quelles conditions un préfet peut-il autoriser la vènerie sous terre du blaireau ?, note ss TA Orléans, 20 avr. 1995, D. 1995, p. 535 et s.
[97] G. Firmin, « Périodes complémentaires de vènerie sous terre du blaireau : un « coup d’État de droit » manqué ? »: RD rur. 2024, étude 8.
[98] Voir notamment : « The European Badger », Nature n° 4583, 21 août 1957 ; Y. Kaneko, C. Newman, C. D. Buesching, D. W. McDonald, « Variations in Badger (Meles meles) Sett Microclimate: Differential Cub Survival between Main and Subsidiary Setts, with Implications for Artificial Sett Construction », 2010 ; R. J. Fell & al., «The social integration of European badger (Meles meles) cubs into their natal group », Behaviour n° 143, 2006 ; D. J. Kelly et al., « Extra Territorial Excursions by European badgers are not limited by age, sax or season», Nature research, 2020.
[99] Coline et al. 2024
[100] Ibid.
[101] Ibid.
[102] Ibid.
[103] https://www.lionel-seppoloni.fr/2025/10/31/journal-dun-meliphile-octobre-2025/14/
[104] Charles Stépanoff, Attachements, enquête sur nos liens au-delà de l’humain, Paris, La Découverte, 2024, p. 386
[105] https://www.vakita.fr/fr/reportages/manif-chasse-blaireaux
[106] Par exemple quand il écrit que le riche chernoziom des plaines ukrainiennes « s’est formé en même temps que l’implantation des agglomérations » et de l’action des paysans de la culture Trypillia : « Les pratiques agraires de brûlis ont favorisé la prolifération des vers de terre anéciques qui incorporent les matières organiques dans la terre. L’action conjuguée des humains et des lombrics a permis la formation d’une épaisse couche fertile. Cette agriculture produisait son propre sol devenu jusqu’à nos jours l’un des plus fertiles de la planète. » (Attachements p. 530). La formation de cette épaisse couche de terre fertile est évidemment plus ancienne, et l’agriculture n’a joué qu’un rôle tardif et probablement très secondaire !
[107] Cette anecdote, racontée par Robert Hainard, est intéressante car elle illustre en passant une différence d’appréciation notable quant à l’odeur du Blaireau : les chasseurs, qui ne le connaissent que stressés, la jugent épouvantable, ceux qui les fréquentent dans des centres de soin, imprégnés ou domestiqués, la trouvent douce et plaisamment musquée… Qui est le mieux placé pour en juger ?
[108] Charles Stépanoff, Attachements, p. 563
