D’un terrier l’autre

25 avril 2026
Les blaireaux ont attendu la nuit du 21 pour pointer leur museau au Terrier-du-Bas. Je constate sans surprise qu’ils n’utilisent aucune des grandes entrées superbement ratissées qu’on serait tenté de juger « principales », mais une porte de service cachées dans les broussailles qui serait restée en dehors du champ des cinq caméras que j’ai installées là, si je n’en avais disposé une – une Bushnell à LED noires vraiment invisibles – près du sol, en enfilade. On peut supposer que les grandes entrées servent surtout à évacuer les remblais et que ces entrées plus discrètes sont aussi plus sécurisées, mais un tel luxe de précaution dans ce lieu qui semble déjà si protégé m’étonne.
Ce n’est pas sans émotion que je vois apparaître, comme une renaissance, le fin museau retroussé de Courage qui hésite, fléchit puis se glisse hors de l’étroite ouverture, aussitôt suivi par Prudence-queue-de-rat. La place manque, le perron est étroit, tous deux se serrent un peu mais ne s’épouillent pas, ne jouent pas, ne s’attardent pas : deux minutes plus tard ils disparaissent dans les broussailles. Les images, quoi qu’il en soit, ne laissent aucun doute : ce sont bien eux qui ont élu domicile dans ce « terrier d’été » plus frais qu’ils occupent en alternance avec le « terrier d’hiver » du haut. Il n’est pas possible de déterminer une logique claire dans leurs choix, même si la tendance semble clairement être à l’abandon progressif du « terrier d’hiver » – le renard l’a peut-être senti, qui vient y rôder chaque nuit et marque les anciennes latrines. Un soir, ils émergent ensemble de l’un ou l’autre des deux terriers ; le soir suivant, ils font terriers à part, mais semblent très heureux de se retrouver ensuite, vivant ainsi tous les avantages de la vie sociale sans en subir les inconvénients. « Heureux comme un blaireau », a dit Giono – d’accord, mais il faut dire aussi : « libre comme un blaireau ».
Voici cependant qu’émerge cette fois du creux d’un châtaignier, hors de la première gueule découverte de ce nouveau terrier d’été, un nouvel individu que je ne reconnais pas. Sa démarche est lourde, un peu raide, presque gauche, la queue arrondie en ogive et fournie. Iel passe et marque, repasse et re-marque, puis disparait par la piste à blaireau qui nous avait menés jusqu’à son gîte. Peut-être est-ce Vara, mais aucun élément ne me permet plus de l’affirmer – l’individu en revanche ne ressemble pas à Ruth, que je n’ai vu il est vrai que pendant la période homonyme en un temps de vive agitation… Je décide de baptiser Luth ce nouvel individu rond et lent. Peut-être s’agit-il d’une blairelle ? Et peut-être cette béance dans le tronc du grand châtaignier abrite-t-elle une portée de blaireautins qui n’ont pas encore effectué leur première sortie, ce qui pourrait expliquer tant de précautions de la part du clan ?
L’histoire est relancée, on repart à zéro – ou presque. L’an passé je me croyais seul biophile au monde, j’ai découvert depuis que nous sommes des milliers. Ici, dans la vallée, le guet de la faune « ordinaire » est devenu une affaire collective. Alexis embusqué au terrier d’hiver tente de photographier Courage et Prudence, qui sortent trop tard pour le lui permettre mais dont il voit passer les silhouettes étranges dans le viseur de la thermique. Tout le voisinage alentour s’échange des images qui circulent sur les portables et font concurrence aux horreurs du monde. La vidéo du chat forestier filmé par la caméra d’Élodie répond aux horreurs des massacres en Sologne, 10€ la dépouille du chat forestier comme au XIXe siècle[1]. Les va-et-vient des loups captés par les caméras d’Annick et Joël narguent les plans d’abattage consécutifs à sa suppression de la liste nationale des mammifères protégés. On s’échange ainsi nos clichés de salamandres, de chats forestiers, de renards, de blaireaux, les nouvelles de « nos » bêtes. Les chasseurs parlent souvent de la convivialité qui accompagne leurs carnages. Émerge ici une autre convivialité possible, basée sur la vie plutôt que sur la mort, porteuse d’espoir et qui n’est pas qu’un rêve puisqu’elle s’incarne tout dans cette communauté informelle où l’on vit chacun séparés en son terrier mais ensemble, avec en partage l’amour du lieu et de tous les êtres qui l’habitent.
Mettez les gens en rapport avec la nature et ils seront en rapport entre eux ! C’est ainsi que le méliphile solitaire, au bout du compte, au bout du livre, finalement se retrouve embusqué dans les bois en tenue de camouflage avec un autre bipède humain – en quête de quoi ?…
[1] « Les chasses privées de « nouveaux riches » de Sologne saignent la faune sauvage », article du 24 avril 2026 publié dans Le Monde.
[1] « Les chasses privées de « nouveaux riches » de Sologne saignent la faune sauvage », article du 24 avril 2026 publié dans Le Monde.
