Des rencontres

12 avril 2026
Or voici que de ce monde quelqu’un surgit – un fantôme, une bête : car seule une bête peut surgir ainsi.
Jean-Christophe Bailly, Le versant animal
Hier soir je suis retourné en affût, après avoir fabriqué en hâte une petite hutte sur l’esplanade pour éviter que l’un ou l’autre des blaireaux ne vienne fourrer son museau jusque sur mes chaussures et ne s’inquiète de ma présence. Je ne veux pas risquer un dérangement sur le lieu où ils se sentent le plus en sécurité, et je ne veux pas non plus établir un contact qui pourrait entraîner cette sorte d’imprégnation humaine qu’illustrent nombre de vidéos publiées sur le Net où des quidams déposent des cacahuètes sur leurs bottes pour filmer de près les blaireaux qui viennent s’en régaler. Les blaireaux, j’aime continuer à les aimer à distance, même si les récits de domestications réussies me touchent et même si l’envie d’avoir enfin une expérience personnelle de leur odeur m’a tout de même poussé à écrire à un centre de soin pour demander s’il était envisageable de venir renifler l’un de leurs pensionnaires (folle requête qui a été, comme on pouvait s’y attendre, courtoisement refusée).
Pendant l’affût, seul Courage s’est montré, que j’ai regardé escalader les troncs couchés, creuser de nouvelles latrines près de la lisière, puis disparaître dans la nuit. Prudence, elle, a de nouveau déserté le terrier. Je suis rentré bien tard en faisant quelques détours dans les prés et les bois, usant de la caméra thermique pour louvoyer en toute discrétion entre les renards en chasse, les sangliers pressés et les chevreuils endormis.
Et puis ce soir, ce soir enfin, ce grand soir qui aurait pu rester ordinaire, je rentre à pied, repus, après un bon repas chez ma mie du hameau voisin, je remonte à grands pas silencieux – car la pluie récente permet d’avancer sans bruit de feuilles froissées – la combe brouillardeuse, quand une troupe de sangliers déboule dans le pré et commence à labourer la terre en grognant. Je m’arrête et regarde un moment dans le viseur de la thermique leurs silhouettes fantastiques. Cinq chevreuils et un faon sont couchés plus loin qui semblent d’étranges étoiles flottant dans la nuit et, tout comme les sangliers, m’ignorent superbement. Je n’aurais jamais pensé qu’être ignoré puisse rendre aussi heureux.
Une fois les sangliers partis, je poursuis la montée jusqu’au château d’eau où j’avais eu le malheur, cet été, d’allumer la frontale au moment où arrivait Courage, l’effrayant vivement puisque la caméra du terrier avait enregistré sa course effrénée cent mètres plus loin. En un an d’observations, ce fut la seule fois où nous nous sommes ainsi croisés, et c’est à la suite de cet incident que j’avais fait l’acquisition de la caméra thermique qui me permet de rester invisible.
Je marque la pause rituelle sur le château d’eau, quand soudain j’entends un léger bruit en contrebas : c’est lui, c’est Courage qui remonte la combe et s’avance vers moi en dodelinant – mais sans boîter comme le ferait Prudence. Je vois sa silhouette de fantôme irradié grossir, grossir dans le viseur, après le prochain tronc il sera à mes pieds… mais au dernier moment il perçoit mon odeur, ma présence, et tout comme le loup découvrant le piège photographique fait un écart et bifurque. Sa course, cependant, n’est pas précipitée, son arrière-train ne s’est pas hérissé, mais il a compris qu’il y avait par ici une menace potentielle et contourne le château d’eau en empruntant une autre sente en contrebas. Je le vois disparaître, puis réapparaître au loin, filant vers le torrent.
Nulle parole ne peut dire l’émotion de ce surgissement aussi espéré qu’imprévisible – si je ne m’étais pas attardé parmi les sangliers nous nous serions ratés. La rencontre me semble ici avoir eu lieu bien mieux que pendant les affûts où je sais de façon presque certaine qu’ils vont venir. Il me semble cette fois que – grâce il est vrai non seulement au hasard mais à la ruse technologique de cette caméra qui me rend nyctalope – j’ai pu « touch[er] à quelque chose du monde animal »[1], parce que Courage est venu vers moi et que nous nous sommes croisés, presque frôlés, comme deux bêtes nocturnes, lui faisant le choix prudent de m’éviter ainsi qu’il l’aurait fait s’il s’était agi d’un renard, d’un chevreuil ou de tout autre animal.
« Or ce qui m’est arrivé cette nuit-là et qui sur l’instant m’a ému jusqu’aux larmes, c’était à la fois comme une pensée et une preuve, c’était la pensée qu’il n’y a pas de règne, ni de l’homme ni de la bête, mais seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres… »[2]
Je suis ému, et je suis heureux, car cette rencontre survenue très tôt en soirée – il était 21 heures à peine – me donne enfin un indice important pour trouver le deuxième terrier que j’ai cherché en vain l’été dernier.
Pour garder traces et célébrer ce moment peut-être charnière, j’écris ces lignes, puis mets au Net les images de mon blaireau fantastique. Un inconnu, les regardant en hâte, sans façons m’interpelle : « Vous dérangez la faune, rentrez chez vous ! ». Déranger ? Chez moi ?… Indépendamment du fait que, justement, c’est ce que je faisais, je prétends, moi, que ce « chez moi » est plus vaste que ma maison, que ce « chez eux » faits de prés et de bois que j’arpente depuis tant de temps est aussi à présent un petit peu chez moi et que j’y ai ma place, même si elle est toute petite, ou peut-être précisément parce que je sais qu’elle est toute petite. Certains chantres de la protection voudraient mettre entre l’humain et les non-humains des barrières en verre, comme au zoo, et comme s’il n’y en avait pas déjà assez. Je pense que c’est faire fausse route même pour de bonnes raisons. Il faut préserver la possibilité des rencontres.
[1] Jean-Christophe Bailly, Le versant animal, Paris, Bayard, 2007, rééd. 2024 p.11
[2] Ibid. p.13
[1] Jean-Christophe Bailly, Le versant animal, Paris, Bayard, 2007, rééd. 2024 p.11
[2] Ibid. p.13
