Deux cadavres, une résurrection

21 avril 2026
Me voici occupé à manger plus que de raison dans un banquet de mariage, lorsqu’un quidam m’interpelle pour me signaler qu’un blaireau mort m’attend devant ma voiture. Je me précipite, persuadé qu’il s’agit d’un animal accidenté qu’on aura déposé là pour moi. Je songe que je vais pouvoir enfin le sentir, mais que ça ne voudra rien dire puisque ce ne sera pas l’odeur du blaireau mais celle de la mort…
L’animal, cependant, n’est pas mort. À mon arrivée il tend ses griffes vers moi comme pour s’étirer, saluer ou s’enfuir, mais il ne peut pas se lever et il a sur le dos une vilaine blessure. Comme je n’ai pas de téléphone, je remonte en courant jusqu’à la salle où se déroule le banquet afin d’appeler un centre de soin. Je crie après tous ces gens qui n’ont pas même interrompu la fête, je crie si fort que je me réveille. Je songe, après coup, que cet animal qui tendait ses longs bras griffus vers moi n’était pas un blaireau, mais un mouton-paresseux.
Comme je m’apprête à quitter le hameau pour aller au travail, la danse du corbeau et de la pie et l’envol de la buse m’alertent : il y a un cadavre sur le bas-côté à l’entrée du hameau. Je m’approche lentement, tremblant de découvrir Prudence ou Courage…
Ce que je vois finalement ne me réjouit pas pour autant : ce chevreuil fraîchement percuté que les charognards ont commencé à consommer, n’est-ce pas cet étonnant individu qui a pris pour habitude de s’approcher des humains, le grand copain d’Alexis ? Hier soir, peut-être perturbé par le départ de son humain de compagnie, il est venu s’installer devant la porte de mes voisins… Les chevreuils, on le sait, sont d’un naturel curieux, et j’ai vu il y a peu l’un d’entre eux interrompre son repas pour aller regarder de près un héron gris qui s’était posé dans le champ où il paissait avec ses congénères ; mais celui-ci dépasse les bornes ! Sa curiosité interspécifique s’étend jusqu’à ma petite chatte siamoise qui s’est prudemment approchée de lui, et les deux mammifères se dévisagent à distance, se flairent… Bientôt, un petit attroupement se forme discrètement, chacun s’étonnant et s’inquiétant un peu de cette proximité dont on craint qu’elle ne finisse par se retourner contre lui.
Hier je suis parti en lui disant de faire attention aux voiture quand il retournerait dans son secteur habituel, de l’autre côté de la route : maintenant, le voici mort. Voilà ce qu’il en coûte d’approcher des humains, même les plus accueillants, me dis-je – bien à tort, d’ailleurs, car, d’une part, ceux qui restent distants peuvent aussi bien être tués, et je constaterai d’autre part à mon retour que si un chevreuil est bel et bien mort, dont les gens de la D.D.E. se sont empressés d’emporter le cadavre, cet individu particulier que l’on n’a pas nommé, qu’on ne connait et reconnait pas si bien puisque je me suis trompé mais dont le comportement a fait un familier, est bien vivant, qui réapparaît près de la mare et vient à ma rencontre.
