« Des blaireaux partout, partout… »

Du soleil, mes amis, du soleil partout, partout…
Catherine Ribeiro
24 mai 2026
17 heures, trois blaireautins jouent dans la pleine lumière du soleil. Ventre à l’air et pédalant des quatre pattes comme un nourrisson obèse sur la table à langer, l’un d’eux a calé son dos dans le trou de l’entrée d’où les deux autres tentent par tous les moyens de le déloger, en essayant eux-mêmes de ne pas rouler dans la pente que ces grosses boules argentées sont naturellement enclines à dévaler. Tous trois se mordillent les bajoues, s’attrapent, sautillent sur place, s’empoignent en poussant de petits cris d’excitation, se poursuivent finalement sur la sente avec ce mouvement de bascule propre aux mustélidés et qui, chez eux, prend une allure si cocasse. Bientôt leur mère les rejoint, qui semble à côté d’eux étrangement longue et habillée d’un lourd manteau de fourrure assez incongru qu’elle traîne jusqu’au sol. Le jeu s’arrête, tous trois se pressent contre elle, sautent par-dessus elle – c’est-à-dire en vérité qu’ils l’aplatissent, en une mêlée particulièrement confuse. La blairelle fait alors ce que je n’ai jamais vu Vara faire : elle joue, à son tour, avec les trois petits. Quatre faces à quatre bandes bicolores qui tournent et se mélangent, cela fait un nombre étourdissant de combinaisons propres à hypnotiser le méliphile qui regarde la scène et se pince pour être tout à fait certain que ce n’est pas un rêve : il y a bien quatre blaireaux qui jouent, en plein soleil, sur le perron du terrier. Puis le jeu paisible laisse place à l’épouillage collectif et au grattage synchronisé, avant que la compagnie ne s’en aille à la queue leu leu en dodelinant des fesses vers le grand champ…
Sans doute n’aurai-je jamais trouvé ce terrier, situé à un quart d’heure de marche de celui du Villard sur le versant d’en face au-dessus d’une route que j’emprunte tous les jours, sans l’opiniâtreté méthodique de L’Écureuil. Six heures durant nous avons arpenté la montagne, traversant torrents, ronciers, déserts de résineux, en quête de ce nouveau terrier. Une caméra laissée dans les parages avait filmé un blaireau trois ans auparavant, avait dit L’Écureuil, il devait donc forcément y en avoir un ! Enfin la découverte de trous de fouille et d’un pot fraîchement rempli d’une crotte à l’odeur délicate nous redonne courage, et nous fouillons, cherchons, ratissons, aucune faille, aucun trou, aucune trace ne doit nous échapper, pour un peu je crois que nous l’aurions creusé nous-mêmes ce terrier espéré…
Mais rien.
Avec entêtement L’Écureuil continue la quête, même si les pistes ne mènent nulle part, même si les signes sont trompeurs. Moi, je m’assois au bord du torrent et offre aux mouches et aux tiques mes jambes lacérées. Le vacarme du torrent et le vertige des verts forestiers une fois de plus brouillent mes sens, me vident l’esprit et me font oublier non seulement ce que je cherchais mais le temps, l’espace et moi-même, si bien que je reste à fixer d’un regard hébété le bloc anthracite d’un rocher sur lequel miroite le film blanc que projette le torrent…
Cette sente sur laquelle les quatre blaireaux viennent de disparaître, nous l’avons tout de même finalement suivie jusqu’au bout, jusqu’à eux. Une biche a traversé. Nous sommes arrivés en lisière du grand champ. C’est L’Écureuil le premier qui s’est exclamé – avec quelle joie : « Enfin !… »
Par la suite L’Écureuil trouvera encore bien des terriers, par lui nommés de la Prédiction (il l’annoncera et décrira sans aucun signe avant-coureur quelques minutes avant sa découverte…), de la Renaissance (deux blaireautins), et d’autres encore devant lesquels on posera chaque fois brindilles et caméras, écrivant et photographiant en dehors de ces pages la véritable histoire peut-être du suivi des blaireaux de notre vallée savoyarde, bien plus riche que je ne le croyais…
