Journal d’un méliphile en mai 2026

 

« Un peu moins de bruit s’il vous plaît… »

 

Un peu moins de bruit s’il vous plaît
c’est l’exact milieu de ma vie
c’est un peu de mon temps qui passe

Nicolas Bouvier, « Comme le temps passe »

1er mai 2026

J’aime que la fin des livres coïncide avec un moment de vie dont le cadre a été défini à l’avance mais que les aléas inhérents au monde réel peuvent venir perturber, puisque « les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas… »[1] Je projetais ainsi depuis longtemps de conclure ces pages en revenant en affût un an jour pour jour après l’émergence de Prudence et Courage : qu’ils soient là ou pas, je verrais ce que je verrais et le prendrais en note, comme toujours…

Le soir venu, je prépare mon sac et rejoins mon poste de guet.

Maussade, je suis maussade, tout est maussade, pour différentes raisons. D’abord, parce que j’ai perdu mon chat Plume, un adorable angora gris cendré un peu fou, court sur pattes, grassouillet, attendrissant et débonnaire comme un blaireau ; ensuite parce que depuis ce matin, toute la vallée résonne des hurlements du chenil des chasseurs, qui ont choisi le week-end prolongé du 1er mai pour organiser une sorte de fête pendant laquelle des chiens sont lâchés sur un sanglier en enclos. Le soir n’apporte pas l’apaisement espéré car la musique à présent se mêle aux rires des fêtards et aux hurlements des chiens : si j’étais un blaireau je ne sortirais pas, et moi-même je lutte contre une immense envie de rentrer m’enterrer.

Je reste quand même.

À cette minute, Prudence s’apprête à quitter le terrier du bas, où elle a passé seule la journée. Elle est réveillée mais elle attend qu’il fasse nuit noire pour très prudemment glisser son museau hors de la gueule la mieux cachée, sous les broussailles, devant laquelle sautillent encore le rouge-gorge et la fauvette – un loir aussi y passe quelquefois, et d’innombrables mulots. Bientôt elle se glissera hors de sa cachette et remontera la piste des blaireaux pour aller cueillir des vers de terre dans le grand pré et retrouver Courage. Celui-ci est tapi à quelques mètres de moi, seul locataire ce soir du terrier du Villard. Je pense à lui, ce n’est qu’à lui qu’il faut penser. Il y a un an, je voyais pour la première fois son fin museau de blaireautin émerger du terrier, captant tout ce qui restait de lumière dans la forêt enténébrée et provoquant cette stupeur méliphile dont je ne me suis jamais remis. Il faisait étouffant et j’étais embusqué en contrebas derrière le grand châtaignier que j’aperçois d’ici. Ce soir l’air est encore tiède et lourd de pollen mais on respire mieux, parce qu’il a plu la nuit dernière et parce que je suis installé dans ma hutte d’affût sur l’esplanade plutôt que dans la combe. Je ne savais rien alors de ce qui allait se passer, j’ai à présent le sentiment de retrouver un lieu familier en cette place qui reste pourtant celle de l’étrange, de l’ouvert, du dehors, l’antichambre d’un autre monde… Un chevreuil aboie furieusement, provoquant sans doute quelque part la curiosité d’un renardeau. Comme elle le fait presque continûment depuis son premier envol, la jeune hulotte lance son petit cri d’appel, discret grincement qui semble moins quémander de la nourriture que de la compagnie, l’indulgence du monde ou, je ne sais pas, le silence des humains et des chiens ? Elle me regarde, je la cherche une fois encore des yeux mais ne la trouve pas. Les chiens de chasse du chenil d’en face hurlent de plus belle. Une musique agressive mêlée d’un chœur dissonant entaille la paix du soir, marquant les limites entre le monde forestier et celui de l’humaine barbarie. Le cœur me serre parce que je pense, pêle-mêle, au chat perdu, aux vies perdues, aux millions de millions de vies sacrifiées sur l’autel de la chasse… Ce que la nuit de notre ignorance nous cachait, c’est peut-être d’abord le caractère absolument unique, précieux, irremplaçable de chacune de ces vies. Il fallait juste tenter le rapprochement sans armes, prendre le temps de voir et de savoir, apprendre à les connaître et à mieux nous connaître nous-même, il fallait juste…

Courage entend, forcément, mais comprend-il la menace, lui qui n’a jamais été directement confronté à cette horreur ? Sans doute ne pouvais-je pas choisir pire soir pour cet ultime affût… Les chiens hurlent de concert, le pauvre cri de la hulotte donne envie de pleurer et ce n’est pas seulement les voix humaines qui chantent faux mais le monde entier qui dissone, dès lors que, malgré tous les efforts des merles et de la grive musicienne, une partie des vivants ne tient pas sa partition comme il conviendrait au grand concert du soir…

Un peu de silence, par pitié, pour se réaccorder, est-ce trop demander ?

Je quitte les lieux à neuf heures, défait. Quinze minutes plus tard Courage sort du terrier en courant sans même prendre le temps d’humer ou se gratter et disparait.

 

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