La hulotte et le photographe

14 mai 2026
Je pense que tout est vraiment parti de cette hulotte.
Bien sûr, il y a eu d’abord et surtout la rencontre avec L’Écureuil. Le voir s’arrêter de fleur en fleur, d’insecte en insecte, pendant la traversée des hautes herbes, m’a remis en mémoire à quel point la chasse photographique mieux que les mots aiguise le sens de l’observation et la curiosité. Il y a eu également la découverte de notre premier terrier de renards et la vive envie d’obtenir quelques clichés de bonne qualité de « mes » blaireaux Prudence et Courage avant qu’ils ne m’échappent tout à fait – puisque photographier donne à bon compte l’illusion de pouvoir figer le temps. Mais c’est cette hulotte-là, cette hulotte rousse (j’ignorais jusqu’alors que toutes n’étaient pas grises) qui m’a vraiment fait franchir le pas et acquérir dare-dare l’appareil photo que je conserve désormais à portée de main lorsque je pars en escapade.
Pendant plusieurs semaines, cette jeune chouette s’est fait nourrir par ses parents à proximité du terrier des blaireaux : j’ai surpris une fois l’un des adultes auprès d’elle, puis entendu à chaque visite les plaintes que poussait ce gros poussin hirsute dès qu’il se retrouvait seul, juché sur une branche et si bien camouflé qu’il m’était impossible de le trouver. Je me suis obstiné. Les deux premières visions furent extrêmement fugaces et floutées par les feuilles, mais la troisième fut une apparition.
Soudain je me suis retrouvé face à face avec elle, elle qui me regardait de toute l’intensité de ses yeux sombres qui brillaient pourtant comme deux lampes noires dans le demi-jour forestier. Sa taille m’a étonné, je la pensais plus petite, mais surtout sa beauté. J’ai vu bien des hulottes, et d’innombrables photographies de hulotte, mais je n’avais jamais vu ce que j’ai vu alors : cette poitrine toute parsemée de flammèches orangées, d’une beauté, d’une douceur et d’un éclat indescriptibles. J’ai ressenti alors le désir intense de garder une trace de cette flamboyante beauté crépusculaire. Me saisissant de mon portable j’ai envoyé un message à L’Écureuil qui, par chance, n’était pas loin, et qui est arrivé en sautant de branche en branche avec son matériel. Déjà la hulotte qui me gardait en joue manifestait des signes d’impatience. Quand L’Écureuil s’est approché, j’ai vu la hulotte se tasser, déployer ses ailes puis disparaître sans un son. C’est en vain que nous l’avons cherchée ce jour-là, et puis les jours suivants, malgré ses cris répétitifs qui signalaient sa présence.
Je l’ai revue une fois dans les mêmes circonstances, et saisi son image avec le vieux bridge tropicalisé qui me servait naguère en Guyane. Une telle image, d’une qualité déplorable, ne traduit rien de sa beauté. Depuis, la chouette ne chante plus au passage des humains, et je sais qu’il me sera difficile de la revoir à la lumière du jour ; mais je garde à ma taille un nouveau bridge qui ne fera pas de moi un photographe (si j’avais eu cette ambition j’aurais acheté un reflex) mais offre un stimulus de plus à ce jeu d’attraper au vol quelques fragments de la beauté des mondes animaux…
