« Lors double vie… »

Lors double vie à chacun en suivra
Chacun en soi et son [blaireau] vivra…
[D’après] Louise Labé
17 mai 2026
L’attente rituelle à l’orée du terrier recommence, et je m’empare pour patienter d’un tout petit carnet rescapé des années de Guyane, traçant ainsi ces lignes à la suite d’un paragraphe qui parle d’un « très gros iguane marron qui fixe sur moi un œil un peu mort » et d’une « feuille tombée d’un bois canon fichée dans le vert d’une liane » ; mais cette phrase qui dit qu’« à force de regarder tout ce vert, des flashes bleus troublent la vue et font apparaître des rêves animaux », semble d’aujourd’hui…
Aujourd’hui j’ai passé un long moment allongé près du terrier de la Souille, pour ne voir fugacement filer entre les fougères qu’un seul des renardeaux ; sa frimousse éblouie est restée gravée dans ma tête plus sûrement que les clichés que j’ai pu prendre. Passé ensuite une heure au pied d’un châtaignier pour observer les allées et venues du couple de pics épeiches occupé au nourrissage des petits, dont les piaillements signalent de loin une loge occupée. Passé par le terrier des Chèvres, où un renardeau que je n’avais pas vu m’a surpris : nous nous sommes regardés, puis il a prudemment regagné son abri. Repassé très vite à mon propre terrier et puis – ça y est, à présent le soleil disparaît entre les troncs sombres du sous-bois et les moustiques spontanément convergent vers l’affût. Un blaireau peut venir, la lumière déclinante et ambrée lui siérait à merveille ! Prudence, que j’ai vue revenir cette nuit un peu boiteuse à nouveau, pourrait traverser l’esplanade, précédée ou suivie par son frère, et tous deux joueraient ainsi que je ne les ai plus vu faire depuis trop longtemps, entre les arbres de leur pessière natale… Je voudrais pouvoir tourner les pages du carnet à l’envers pour revoir et montrer les scènes folles qui se sont déroulées en ce lieu, entre la hutte et le grand châtaignier, ou bien pouvoir tourner aussi les pages blanches du futur pour voir les petits de Prudence émerger à leur tour et occuper ce territoire que, pour l’heure, seuls les moustiques, les merles et le paon agaçant d’en face occupent – ou encore, trouver un nouveau terrier occupé par toute une famille.
On attend.
« J’ai deux vies », dit L’Écureuil : ici se déroule la secrète, la forestière, la semi sauvage que nous avons tous en partage mais que la plupart des humains négligent. Les blaireaux, les renards, tous les êtres qui peuplent ces pages et ces bois n’ont que cette vie-là, qui englobe nos propres espaces domestiques. Si notre oubli collectif entraîne la destruction de leur espace, ils n’ont plus de vie du tout, ces êtres de la forêt ; mais si nous-mêmes nous obstinons dans l’oubli de notre commune appartenance au monde, je gage que nos propres vies deviendront de plus en plus des sous-vies de fantômes… Une vie sans la forêt, sans les blaireaux, sans le staccato des merles qui s’affolent de la disparition du soleil, sans ces joies de l’attente à l’orée d’un monde étrange et fraternel, sans la lumière qui persiste sur la voûte forestière que fissure la timidité des cimes, une telle vie serait bien triste à vivre, en vérité.
L’attente s’obscurcit. Les merles se taisent. L’obscurité devient trop profonde pour permettre le moindre cliché. On s’éclipse au plus vite pour ne pas risquer de déranger Courage et Prudence qui ont sorti le museau du terrier mais demeurent invisibles, encore… Ce n’est qu’après notre départ et protégés par la pénombre qu’ils s’installent sur le perron pour une séance d’épouillage et même, la caméra automatique a saisi toute la scène, comblent mes vœux en se remettant à jouer et à se poursuivre comme aux meilleurs jours de l’enfance !
