Blaireaux, martres et renards

10 mai 2026
Émergeant du roncier, Prudence risque le bout de sa truffe sur le minuscule balconnet du terrier d’en bas. Ailleurs, à cette époque, bien des blaireaux n’attendent plus la nuit pour sortir, et c’était l’an passé dès six heures les jeux fous des blaireautins qui égayaient le soir ; mais Prudence, elle, semble vouloir plus que jamais se conformer au nom que je lui ai donné et ne se montre jamais avant la nuit tombée. Plus étrange encore, depuis quelques jours aucune des cinq caméras qui cernent le terrier n’a pu la surprendre à l’extérieur. Courage, de son côté, effectue de rapides passages au terrier du haut, qui reste sur la carte de ses déplacements mais qu’il n’habite plus. Du troisième congénère filmé l’autre nuit, je ne sais rien de plus. C’est ainsi. À l’arrivée des beaux jours, les blaireaux du Villard, comme lassés de toute cette lumière infrarouge et verbale que je leur ai imposée, s’en retournent à la nuit.
Persuadé d’avoir trouvé une autre entrée secrète du terrier du bas par laquelle tous les blaireaux passeraient en catimini, je place une nouvelle caméra que je m’empresse d’aller relever le lendemain. Le résultat me stupéfie : c’est un renard qui y pénètre, puis en sort aussitôt ! Il y aurait un renard dans le même terrier ? Cela pourrait expliquer la prudence de Prudence, peut-être. Mais ce renard n’est pas seul. Quelque part sur la gauche, dodeline une toute petite tête avec de grandes oreilles. Un tout jeune renardeau ? Mais le renard adulte se fige, considère cette petite tête qui ne lui ressemble pas, et l’attaque. L’animal disparaît. Ce n’était pas un renardeau mais une jeune martre. Peut-être ce terrier où le renard n’était manifestement que de passage est-il finalement la cachette d’une famille de martres ? Je compte en effet plusieurs déclenchements dus à une ou plusieurs martres qui passent en ondulant sur les troncs et les branches tout autour de ce terrier qui est, une fois de plus, le terrier des mystères et des questions sans réponses…
Pendant ce temps, c’est une ambiance autrement plus tumultueuse qui règne aux terriers des renards – je parle des terriers, car à ce jour L’Écureuil et moi-même en avons trouvé et nommé trois : celui du Grand Creux, découvert en premier, qui compte cinq renardeaux voraces et agités ; celui de la Souille où gîtent quatre petits plus gris que les autres car leur mère se distingue par une robe partiellement cendrée ; et celui des Chèvres enfin, plus proche des maisons, qui abrite six renardeaux extrêmement discrets dont un à la queue si curieusement annelée qu’on le dirait croisé avec une genette.
Il bruine sur le terrier. La renarde revient, et tous ses renardeaux se pressent contre elle en piaillant, la bousculent, passent entre ses pattes avant, soulèvent ses pattes arrière. Elle se dégage, aussitôt poursuivie et rattrapée par la petite meute qui la déporte dans la pente…
Il pleut maintenant à verse. Le renard arrive à son tour en portant fièrement la proie prodigieuse d’une baguette de pain, que le premier renardeau jailli de l’entrée principale lui arrache sans façons. Un deuxième se précipite mais, trompé par les effluves, se dirige d’abord vers la gueule paternelle qui est déjà vide, puis le premier se heurte au troisième qui est sorti à son tour et lui dispute son trésor avec force cris, pendant que le quatrième déboule et passe sous la queue de son père, qui préfère prendre prudemment la tangente avant d’être mordu. Il y a à présent quatre renardeaux qui tirent sur la baguette et, oreilles en arrière, luttent en poussant des cris de harpies. Le cinquième finalement rejoint la mêlée, puis le film s’interrompt. Quand il reprend, l’un des renardeaux est en train de remonter la pente avec ce qui reste de la baguette. Les autres hésitent un peu puis rentrent au terrier, et l’on n’entend plus que la pluie.
L’averse s’amplifie et le renard revient, plus mouillé mais plus fier encore, avec cette fois la dépouille d’un faon de chevreuil qu’il dépose et enfonce à l’intérieur du terrier. Le renard lui-même semble déconcerté par les hurlements que ce présent suscite, et qui donne une idée claire des préférences culinaires de ces petits bientôt sevrés : l’allaitement provoque peu d’enthousiasme comparativement au pain, et le pain n’est rien par rapport à la viande… L’un des renardeaux s’empare du cadavre qui est plus gros que lui et dévale la pente, poursuivi par les autres. Resté seul sous la pluie, le père semble hésiter puis fait demi-tour et disparaît. On entend pendant plusieurs minutes les cris aigus qui résonnent dans la combe.
Les mêmes scènes se déroulent dans les trois terriers, situés à moins de deux cents mètres les uns des autres : est-ce pour cela que les blaireaux se montrent aussi prudents ? En temps normal les renards ne sont pas un danger, mais je découvre en eux des prédateurs plus redoutables que je ne le croyais. Je comprends enfin que mon chat Plume a fait les frais de mon rapprochement avec le monde sauvage, lui qui souvent me suivait jusqu’au terrier des blaireaux quand je m’y attardais et qui a fait de même lorsque j’ai découvert celui des renards.
Après avoir fait auprès des blaireaux tant de provisions de douceur et de paix, le moment est peut-être venu de s’ouvrir à une vie plus diverse, plus cruelle… Quelque chose s’achève, quelque chose commence. Ici va s’arrêter ce journal d’un méliphile, ici va commencer celui d’un biophile, tel qu’en peut tenir n’importe quel naturaliste amateur — et me voici moi-même transformé en un étrange bipède à feuilles, allant de terrier en terrier en grande tenue de camouflage avec un appareil photo en bandoulière…
