Journal d’un méliphile en mai 2026

Connaître pour réhabiliter, entretien avec Virginie Boyaval

 

13 mai 2026 

Virginie Boyaval, vous êtes éthologue de terrain, et vous avez passé plusieurs décennies à suivre des familles de blaireaux et à leur venir en aide. Vous avez obtenu un certificat de capacité pour soigner les mammifères sauvages, vous avez fondé l’association Meles, « sauvetage, réhabilitation et suivi du blaireau européen », et vous vivez dans la forêt de Compiègne entourée des blaireautins que vous recueillez, soignez et relâchez. Vous intervenez régulièrement dans les médias, auprès des enfants dans les écoles et les hôpitaux ou auprès du grand public à travers des conférences et des films. J’aimerais évoquer avec vous votre parcours, le travail de réhabilitation des blaireaux et votre relation à notre mustélidé. Tout a commencé dans l’enfance, lorsque vous avez découvert la forêt de Compiègne ?

Déjà auparavant j’avais ce désir enfantin de sauver des animaux en détresse, tout particulièrement les mal-aimés qui n’intéressent personne. Mes premiers contacts avec le blaireau se sont faits en lisant les livres de Robert Hainard et en découvrant des terriers. J’ai toujours été fascinée par les traces et indices que laissent les animaux. Par la suite, j’ai appris l’existence du déterrage. J’ai contacté des associations, mais personne à l’époque ne s’y intéressait parce que ce n’était pas un animal protégé. Puis un jour, quand j’avais dix-huit ans, j’ai trouvé une blairelle blessée au bord de la route. C’est là le vrai point de départ… Je travaillais bénévolement dans un centre de soin, et j’avais dans ma voiture un peu de matériel. Cette femelle adulte aurait pu me mordre, mais je l’ai prise sans aucun problème, je l’ai emmenée chez mon vétérinaire, et comme aucun centre ne voulait la prendre, j’ai décidé de m’en occuper en contactant les centres de soin en Angleterre et aux Pays-Bas pour savoir comment m’y prendre. J’ai travaillé ensuite en Angleterre, j’ai passé mon certificat de capacité, et j’ai rencontré Jacques Rime[3], qui est un peu le fils spirituel de Robert Hainard. La passion a grandi. Je ne pensais plus qu’aux blaireaux. Tous les soirs après mon travail je partais en affût…

Avant de créer l’association Meles, je suis allée enquêter auprès des chasseurs-déterreurs et des piégeurs. J’ai récolté énormément d’informations. Il était important pour moi d’essayer de tout connaître sur l’animal, ce sans quoi on ne peut pas le protéger efficacement. J’ai fait un premier film[4] qui était un plaidoyer pour la protection des blaireaux, dans lequel j’ai inséré les images de déterrage. Quand j’ai filmé ces images, ma caméra me permettait de mettre à distance mes émotions. Je me disais que je n’avais pas le choix, qu’il fallait que je ramène des images exploitables pour dénoncer ces pratiques, et que ces blaireaux-là au moins ne seraient pas morts pour rien…

Qu’est-ce qui vous a particulièrement fascinée chez le blaireau ?

C’est un animal très discret, bien sûr, qu’on ne voit guère que la nuit, et c’est aussi un très bel animal. Quand on commence à faire des affûts, à les observer, puis à les côtoyer, on découvre que chaque individu est unique, a son propre caractère. J’ai l’impression de les connaître par cœur. Je peux ressentir ce qu’ils ressentent, même quand je vois leur comportement dans la nature. Je n’ai évidemment pas vécu dans la forêt, mais tout ce que j’ai pu vivre avec eux a été poussé si loin que j’ai le sentiment qu’ils sont ma famille.

Et après, une fois qu’ils ont été relâchés, est-ce que vous parvenez à savoir ce qu’ils deviennent ? Comment faire, par ailleurs, pour que le retour à l’état sauvage se passe bien ?

Depuis plusieurs années je les relâche dans des terriers inoccupés, où ils commencent en général par rester. On continue à les nourrir une fois par jour pendant à peu près trois semaines, puis on arrête peu à peu la nourriture et le contact est complètement rompu : ils redeviennent sauvages, et je ne les observe plus que par le biais des caméras automatiques. Comme l’identification au faciès est tout de même très difficile, je vais les reconnaître à leur comportement. Au bout d’un moment, je me permets de refaire des affûts parce que je sais qu’ils ne reviennent plus du tout vers moi.

Il se trouve cependant qu’il y a un blaireau que j’ai pu suivre ainsi pendant sept ans, jusqu’à la fin de sa vie. Yaolo gardait une certaine méfiance, mais il pouvait s’approcher à deux mètres de moi, et prenait un air indifférent à mon égard sitôt que d’autres blaireaux se montraient ! Quand je relâchais d’autres blaireaux sur le même territoire, il avait la particularité d’inciter les jeunes à le suivre. C’était un animal extrêmement sociable, dans un groupe où il y a eu très peu de naissances. Sa fin a été cruelle. Il a commencé à perdre la vue à l’âge de six ans, puis un mâle venu d’ailleurs l’a attaqué. Les bagarres ont été violentes et Yaolo a été évincé du groupe. Il est devenu très maigre et a fini par mourir.

Une année, une blairelle que j’avais relâchée trois ou quatre ans auparavant a eu deux petits, et j’ai constaté que Yaolo s’occupait d’eux, alors que la littérature dit que les mâles sont chassés par la blairelle, et restent en tout cas à l’écart. Côtoyer les blaireaux permet de découvrir des comportements qui ne sont pas forcément rapportés dans les livres. De la même manière, j’ai constaté qu’un blaireau encore immature que je suivais avec un collier émetteur s’occupait de blaireautins. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il semble y avoir une forme de hiérarchie chez les blaireaux, la mort de l’un d’entre eux pouvant complètement désorganiser le groupe. Les liens sont forts, ce sont des animaux hypersensibles et un blaireau peut dépérir à la suite de la disparition d’un congénère. J’ai beaucoup d’exemples d’entraide qui vont à l’encontre de ce qu’on dit de leur socialité « primitive ». J’ai découvert aussi différents cris qui ne sont pas forcément répertoriés dans les enregistrements réalisés en Angleterre.

Dans le travail de réhabilitation, il ne s’agit absolument pas d’imprégner ni de domestiquer ces animaux, qui doivent rester sauvages, mais on constate qu’il n’est pas difficile d’établir avec eux un lien de confiance qui est indispensable pour soigner efficacement, par exemple en rassurant le blaireautin qui se refuse à prendre son biberon parce qu’il est trop stressé. Il ne faut pas non plus pousser trop loin l’attachement, puisqu’à un certain moment il faut couper le lien, ni idéaliser. On sait qu’en Angleterre particulièrement, quand la densité est forte, ils peuvent être territoriaux et agressifs entre eux. Vis-à-vis de l’humain, les blaireaux ne le sont en revanche absolument pas. Cette proximité, si elle reste transitoire, ne pose pas de problème : quand des refuges me disent qu’il n’a pas été possible de réhabiliter un blaireau parce qu’il a été en contact avec l’homme, je sais que ce n’est pas vrai. Il y avait l’an passé un blaireau qui manifestait un grand besoin de contacts ; quand on l’a relâché, il a eu du mal à entrer dans le terrier… puis je ne l’ai plus jamais revu en dehors des caméras, ce qui est très bien. Il faut que le blaireau reste sauvage.

Vous qui les côtoyez de près, pouvez-vous me parler de leur odeur, que je n’ai malheureusement jamais pu sentir ?

Il est possible de le faire quand la vieille litière est sortie du terrier, en allant la renifler au petit matin. On peut la détecter aussi dans les crottes, sur les lieux de marquage. Il est difficile de décrire une odeur, mais ça ne sent pas mauvais, contrairement aux odeurs très fortes du renard, de la fouine, du putois ou de la belette. C’est une odeur musquée, ambrée, assez agréable.

Vous confirmez donc ce que disent les naturalistes ! Pour conclure, j’ai le sentiment que l’image du blaireau en France est en train doucement de changer. Qu’en pensez-vous ? Êtes-vous optimiste par rapport à son avenir ?

Je suis optimiste parce que j’interviens dans les écoles et que je vois tous ces jeunes qui sont sensibles. Par contre, quand je vois l’attitude des politiques ou les résistances dans une partie du monde agricole, je le suis beaucoup moins. On parle beaucoup plus du blaireau, il y a un changement, mais il y a aussi beaucoup de gens qui restent campés dans une vision étroite qui laisse peu de place au partage des territoires. Il reste beaucoup à faire !

 

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