Journal d’un biophile, mai 2026

 

Une bredouille de plus

 

 

22 mai 2026

Et nous sommes encore là, eux et moi, et L’Écureuil aussi, eux à leur place dans leur terrier comme il se doit, qui attendent la nuit, et nous qui ne sommes à notre place que dans la mesure où l’on accepte d’accorder le droit temporaire à deux humains de venir s’asseoir près d’un terrier de blaireaux dans le but non seulement de les voir mais de capturer leur image au crépuscule.

Je n’ai pas tout à fait bonne conscience à réitérer les affûts. Cela me donne l’impression d’être devenu une sorte de paparazzi des bois, tant je crains que cette présence plus indiscrète que ne le sont les caméras automatiques ne devienne une gêne. Me taraude pourtant plus que jamais la conscience de l’éphémère, car leur retour au terrier d’hiver ne résistera sans doute pas à l’arrivée de la première très grosse vague de chaleur qui commence ce soir.

Ainsi, on s’obstine. Il faut dire que Courage et Prudence ne sont pas coopératifs. L’affût d’hier n’a même pas permis de les apercevoir : embusqués en contrebas derrière les filets de camouflage, nous ne les avons pas vus pointer leur museau et nous flairer, sans doute, et sommes partis quand la lumière n’a plus été suffisante. Tous deux sont sortis peu après, ont joué et se sont épouillés sur le perron avant de s’en aller, pour revenir à l’aube en offrant une touchante scène de tendresse, en même temps qu’une autre chance pour la soirée suivante.

La soirée suivante, je l’ai attendue tout un long jour et nous y voici. Cette fois je tente un autre poste d’où je vois mieux le perron, pendant que L’Écureuil occupe la hutte de l’esplanade. Les derniers rayons du soleil frappent ici ou là les troncs cuivrés et les branches nues des épicéas, les jeunes feuilles des châtaigniers, le filet de camouflage. L’air est tiède et piquant comme en été, la combe résonne du vacarme d’un engin agricole tandis que le sous-bois paraît presque calme malgré le cri-cri des grillons, les appels des merles, le croassement plus lointain de quelques corvidés… Cette fois ça y est, je retrouve l’atmosphère de l’an passé, il ne manque plus que les cris des pics épeiches, qui n’ont pas réinvesti leur loge. L’Écureuil, qui bénéficie de ce grand avantage de pouvoir se placer à hauteur d’oiseaux, hier nous a conduitS à l’un des nouveaux sites – car nous nous sommes mis en tête de cartographier non seulement les terriers mais aussi les cavités à pics, le Noir étant notre graal. Comme il avait pris place sur ce qui est, pour lui, un siège confortable à la croisée des branches, un geai est venu semer une bruyante zizanie près du nid, trois pics épeiches adultes s’accordant pour offrir aussitôt une spectaculaire riposte sonore. La cacophonie a duré longtemps, sans que jamais les oisillons ne cessent de piailler pour réclamer les insectes et les chenilles qui tardaient à venir.

Soudain, comme hier, le chevreuil en contrebas aboie après je ne sais quoi. Les moustiques font bombance, heureux sans doute de la régularité de nos retours. Verrai-je encore la hulotte plonger au sol près de moi comme l’autre soir ? Courage et Prudence vont-ils cette fois se montrer, ou bien le vacarme qui dure en bas les poussera-t-il à retarder encore leur sortie ? Dans un hoquet l’engin qui fauche le champ d’en bas semble s’arrêter enfin, et les merles aussitôt reprennent possession de l’espace sonore redevenu vacant ; puis la machine repart, sans que les merles se taisent, s’arrête derechef, lance un dernier solo comme une cantatrice d’opéra qui ne veut pas quitter la scène, se tait enfin.

L’air pique plus sûrement que les moustiques amollis qui viennent mourir sur les paumes. Fermer les yeux. Penser à eux, qui sont là, invisibles, tout près de l’ouverture et, tout comme nous, hument et écoutent.

Le rire d’un pic. Le braiement de l’âne. Le cri du paon, l’aboi d’un chien. L’alerte d’un merle, d’un pic épeiche. Le crô-crô d’un corbeau, puis d’un autre en écho. Et tant de sons inconnus en ce lieu qui semble chaque fois à découvrir…

Ce soir encore Courage et Prudence ne se montrent qu’après neuf heures, dans une lueur qui permet de les voir mais pas de capturer leur image autrement que par le biais des pièges photographiques : une quasi « bredouille » de plus !

 

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