Tombeau de Plume

2 mai 2026
Il y a des jardins qui ne sont qu’une extension de l’espace domestique, une pièce de plus dont le sol est recouvert de gazon plutôt que de lino et qui constitue une barrière protectrice entre le monde humain et l’inquiétante nature. Le mien est une friche, que prolonge désormais à travers petit bois et grand champ le jardin vaste et bien ordonné d’Élodie qui, tout en laissant place à de larges pans de prairie naturellement fleurie, établit une brèche qui va jusqu’au grand bois du Grand Creux, où la mare creusée cet été commence à se peupler d’insectes. Ce jardin-là fait le lien entre le domestique et le sauvage.
D’abord, ce sont les chats du village qui, rassurés par les présences humaines, en ont pris possession – et, parmi eux, mon grand Musique noir et blanc qui s’installait naguère sur mon accordéon lorsque je jouais, et Plume, Monsieur Plume s’il vous plaît, ainsi nommé en référence à Michaux autant qu’à la douceur veloutée de son beau pelage gris angora et à son goût immodéré pour la gente ailée. Tous les jours, toutes les nuits, la caméra de la mare enregistrait leurs va-et-vient, les matous se succédant pour boire comme de grands félins – Musique, long et fin, Plume dodu et court sur pattes comme un blaireau.
Si l’on oublie l’incursion ponctuelle d’un petit sanglier, ce sont les renards ensuite qui ont été les premiers animaux sauvages à venir profiter de la mare, eux qui occupaient déjà les lieux auparavant – et bientôt, parmi eux, les renardeaux, que l’on voyait jouer ou se faire toiletter par leur mère renarde. Tout ce monde-là se côtoyait en s’ignorant.
Le 25 avril dernier, je suis resté longtemps au terrier du Grand Creux que L’Écureuil et moi venions de découvrir. C’était un moment particulièrement heureux, car c’était le premier terrier que nous trouvions ainsi et notre première observation également des renardeaux. Dans la nuit, mon chat Plume, accompagné sans doute de son compère Musique, a suivi ma trace, ainsi qu’il l’avait déjà fait au terrier des blaireaux. Cinq renardeaux affamés, cela demande beaucoup d’efforts pour les adultes en charge de la chasse, et un chat jeune, insouciant et bien nourri fait une proie qui ne se refuse pas. Je n’ai pas eu d’images directes de la mise à mort ni de la curée, que je préfère ne pas me représenter. Plume est mort vers trois heures du matin, si j’en juge par les cris, l’agitation et la distribution de nourriture qui s’en est suivie. Depuis ce jour Musique non seulement ne s’approche plus de la mare, mais il se refuse même à sortir de la chambre où j’écris, et le moindre mouvement le panique.
Je regarde de loin la dépouille que j’ai d’abord pris pour celle d’un blaireau – la découverte eût été remarquable, car si la prédation du renard sur le chat domestique est rare celle d’un blaireau semble tout à fait improbable. Je pleure, naturellement, j’aimais beaucoup ce chat atypique qui appréciait plus que tout d’unêtre caressé avec la tête en bas, dans une posture qu’au yoga on dirait « renversée » ; mais il m’est impossible d’en vouloir aux renards, qui ont fait leur travail et en qui, finalement, un peu de Plume perdure.
La mort de Plume rappelle à quel point tout rapprochement entre les mondes domestiques et sauvages reste problématique. Les logiques ne sont pas les mêmes, entre ce monde feutré où l’on n’ose pas parler de la mort ni appeler « cadavre de chat » un cadavre de chat, et cet autre qui nous englobe mais que l’on tient en principe à distance, qui est fait certes d’entraide, de facéties, de siestes, d’insouciance, mais où la prédation fait partie du jeu de la survie.
Plume, chasseur d’oiseaux, toi qui te tenais si souvent allongé sur la couette aux blaireaux ou contre mon clavier pendant que je tapais mes textes méliphiles, la vie et la mort cheminent ensemble et la tienne a servi à nourrir les renardeaux de l’autre monde. Je pense à toi en les voyant se poursuivre autour de la mare où nul chat domestique, désormais, ne pose plus la patte…
