Le festin des renards

© Alexis
12 mai 2026
Il fait encore nuit et la pluie froide tombe continûment sur le terrier des renardeaux, qu’on voit de temps à autre se faufiler, échine oblique, entre les troncs trempés et les gouttes ; puis voici le plus acrobate des cinq qui s’empresse de sortir pour escalader la souche sur laquelle on pourrait croire qu’il prend plaisir à poser, car il se trouve alors au premier plan du film qu’enregistre l’indétectable caméra. Les autres sortent à leur tour, terreux et gris comme des louveteaux.
Il pleut de plus belle et l’on n’avait pas vu une mi-mai aussi froide depuis quinze ans au moins. Cet après-midi-là, il n’y a ni jeux, ni siestes sur le perron. Un peu avant dix-neuf heures la renarde revient et semble s’étonner de ne trouver personne. Elle regarde à gauche vers la gueule principale, regarde à droite en direction du ravin, les oreilles dressées, puis se rapproche de l’entrée qu’elle flaire longuement. Toujours personne. Jusqu’à présent, chacune de ses apparitions était saluée par des salves de petit jappements, et tous les renardeaux aussitôt réunis se pressaient et la bousculaient pour atteindre les mamelles. Elle tourne à nouveau vers le ravin ses beaux yeux dorés, avec cette expression de bonté inquiète qu’ont en commun toutes les mères mammifères, je crois…
La marmaille est arrivée pendant la brève ellipse qui sépare deux prises de vue : l’instant d’après, la voici arc-boutée sur ses pattes pour résister à la pression des cinq boules rousses affamées qui l’assaillent, passent entre ses pattes avant, soulèvent ses pattes arrière, en silence cette fois. Elle se dégage, aussitôt poursuivie et rattrapée par la petite meute qui la déporte dans la pente, où se fait la tétée.
Il n’est encore qu’un peu plus de huit heures du soir mais la nuit est déjà profonde au terrier martelé par la pluie. C’est le renard, cette fois, qui revient en portant fièrement une proie prodigieuse : une baguette de pain ! Le premier renardeau jaillit aussitôt de l’entrée principale et arrache sans façons la baguette qu’il commence à mastiquer. Un deuxième renardeau sorti d’un peu plus loin se précipite à son tour mais, trompé par les effluves qui l’affolent, se dirige vers la gueule paternelle qui est déjà vide et appose par deux fois son museau contre celui de l’adulte pour quémander une récompense qui ne peut plus venir. Pendant ce temps le plus chanceux, en tentant d’emporter le trésor se heurte au troisième renardeau qui est sorti à son tour et le lui dispute avec force cris et coups de mâchoire, pendant que le quatrième déboule et, sans comprendre ce qui se passe (il faut rappeler que la scène se déroule dans le noir total) passe sous la queue de son père, qui préfère prendre la tangente avant de se faire mordre. Il y a à présent quatre renardeaux qui tirent sur la baguette comme sur les bouts de bois qui leur servent d’ordinaire au jeu et, oreilles en arrière, luttent en poussant des cris de harpies. Le cinquième renardeau finalement rejoint la mêlée, que quittent en revanche deux autres qui partent à la poursuite du renard – sait-on jamais, il s’est peut-être enfui avec une autre baguette – avant que l’un des deux ne comprenne sa bévue, fasse demi-tour et replonge dans la mêlée. Le film s’interrompt. Quand il reprend, l’un des renardeaux est en train de courir en remontant la pente avec ce qui reste de la baguette. Il pleut à verse. Les autres hésitent un peu, puis rentrent au terrier, et l’on n’entend plus que la pluie.
Ce n’était pourtant qu’un en-cas. À vingt-trois heures le renard revient, plus mouillé mais plus fier encore, avec cette fois la dépouille d’un très jeune faon de chevreuil, qu’il dépose et enfonce avec soin à l’intérieur du terrier. Le renard lui-même semble déconcerté par les hurlements que ce présent suscite, et qui donne une idée des préférences de ces petits bientôt sevrés : l’allaitement provoque peu d’enthousiasme comparativement au pain, et le pain n’est rien par rapport à la viande… L’un des renardeaux s’empare du cadavre qui est plus gros que lui et dévale la pente du ravin, les quatre autres un instant tournent autour du renard puis partent à la poursuite du voleur. Resté seul sous la pluie, le père semble hésiter puis fait demi-tour et disparaît. On entend pendant plusieurs minutes les cris aigus qui résonnent dans la combe. Dans les heures qui suivent il n’y a presque plus d’activité, hormis les passages furtifs de renardeaux repus emportant dans leur gueule un morceau de chevreuil…
