Journal d’un biophile, mai 2026

 

Emploi du temps

 

 

C’est l’été le plus chaud du siècle
le jour du plus chaud de l’été…

Nicolas Bouvier, « Emploi du temps »

26 mai 2026

En ce jour d’effarante canicule qui fait dire qu’on n’a jamais vu ça en mai et prédire que c’est notre avenir, la clameur des chants de l’aube qui envahit la chambre et se mêle aux rêves n’est pas une langue étrangère, encore moins une langue morte, aux oreilles du biophile. Ce tambourinage est celui du pic épeiche du grand châtaignier juste au fond du jardin. Les petits dans la loge ne sont pas très nombreux et ils ne passent pas encore leurs têtes à l’extérieur lorsque revient l’adulte. La grive musicienne rejoint la fauvette à tête noire pour un duo virtuose qui se détache du grand fond polyphonique et polyrythmique des autres passereaux. Le message adressé à personne est pourtant parfaitement clair : il est temps de sortir.

Vite habillé, je quitte la maison en laissant les deux chiens avec qui je ne peux partager cette promenade. Eux qui m’ont ramené au sauvage, les voici cantonnés à leur part domestique, je vois qu’ils me le reprochent mais on se rattrapera plus tard, c’est promis… C’est un fait que l’observation naturaliste ne s’accommode pas toujours de la présence tonitruante de deux samoyèdes.

Me voici comme en partance, en vacances, sur le chemin du terrier des blaireaux. Vent tiède, lumière douce, clameurs. Je traverse le grand champ qui ondoie au soleil et gagne la lisière où une mésange bleue pépie à tue-tête. Je m’apprête à la photographier quand un chevreuil déboule, toujours le même, et file en aboyant vers le torrent. Un coup d’œil en contrebas vers le terrier de la Souille me permet de vérifier qu’il n’y a aucun renard, ce qui ne m’étonne pas. De jour en jour leur présence s’est faite de plus en plus discrète. Je n’ai d’abord plus revu les quatre renardeaux ensemble, mais deux seulement, puis un seul – peut-être celui qui passe presque chaque nuit au terrier des blaireaux (mais il est probable qu’ils soient plusieurs à le faire). Le 20 mai, je l’ai vu par deux fois errer tout autour du terrier en jappant, jusqu’à l’ultime scène enregistrée le 21 mai à minuit : on n’y voit aucun renardeau mais un renard adulte, tout seul, qui s’enfuit du terrier comme s’il était pourchassé. Que s’est-il passé ? Les renardeaux sont-ils revenus ensuite ? Je m’empresse de récupérer la carte et de consulter les images, qui confirment l’abandon du terrier. Le chien de chasse d’un voisin, toujours en liberté et que je vois aller de terrier en terrier, a fait plusieurs visites, de même qu’un troupeau de sanglier, des chevreuils, des grives ; on voit par deux fois le renard ou la renarde passer sans s’arrêter, ainsi qu’un renardeau qui revient peut-être visiter les lieux de son enfance, mais plus personne n’habite ici. Je laisse encore la caméra, mais considère que le suivi de ce terrier est clos.

Je poursuis ma tournée en remontant jusqu’au terrier du Villard. Je m’assois un instant dans la hutte d’affût pour savourer la douceur du sous-bois, puis récupère une première caméra que je dois déplacer. Trilles d’un pic noir, mais où est donc sa loge ? Je fais le tour de ce lieu où tout a commencé. En équilibre sur la branche morte où j’ai taillé des encoches pour ne pas déraper quand il pleut, je récupère la carte de la caméra principale : 102 déclenchements, Courage et Prudence se sont longuement attardés sur le perron, à s’épouiller et à jouer, et la chaleur ne les a pas poussés à rejoindre le terrier du bas comme je m’y attendais. Cela fait plus d’un an que ces deux-là, de toute façon, me font tourner en bourrique avec mes prévisions presque toujours fausses… J’enfourne la carte au trésor dans le sac, promesse d’un autre voyage sur l’écran au retour ainsi sans doute que d’un autre affût ce soir, puisqu’ils sont encore là.

Un coup d’œil sur le champ d’en face me permet d’apercevoir un renard en chasse qui ne m’a pas repéré. Il est trop loin pour être photographié mais je l’observe un moment qui louvoie entre ombre et soleil. Est-ce l’un des adultes du terrier des Chèvres en contrebas, ou de celui de la Souille plus haut ? Rien à ce stade ne me permet d’en être sûr, mais nous sommes plutôt sur le secteur d’en bas, où je devrais donc pouvoir aller récupérer la carte sans être vu.

Je descends à présent le chemin des blaireaux, où j’ai croisé une nuit Courage qui revenait du terrier des Landaz dont il m’a ainsi désigné l’emplacement. C’est vrai que ce n’est pas si difficile de trouver les terriers des blaireaux, dès lors qu’on a repéré la piste qui y mène ; encore faut-il la voir, justement, ce qui sur nos terrains de montagne et dans ces territoires où la densité de blaireaux n’est pas très importante, reste tout de même une gageure.

Voici le terrier des Landaz, dit aussi « terrier du bas », où les chouettes l’autre jour ont trouvé refuge. Je résiste à la tentation de voir où en sont les pics épeiches que L’Écureuil et moi avons photographié il y a quelque temps, car l’emploi du temps est déjà bien chargé. Les caméras ici n’ont enregistré que le passage d’un écureuil, d’une martre et de nombreux mulots. Je vérifie qu’aucune des brindilles laissées en travers des gueules non surveillées n’a été déplacée. Les trous de fouilles récents attestent d’un passage qui ne se vérifie pas sur les images. Sur la branche où se tenaient l’autre jour les jeunes hulottes, une plume de duvet est restée, que je glisse dans ma poche avant de repartir.

Je remonte à présent la pente jonchée de bogues, mettant mes pieds dans les traces d’hier, d’avant-hier, d’avant avant-hier… Je salue en passant la stèle au geai plumé qu’éclaire théâtralement un unique rayon de soleil, puis je me dirige vers le terrier des Chèvres. On aura compris qu’il n’y a pas de chèvres au terrier des Chèvres (elles n’y sont pas encore et, à ma connaissance, ne sont pas terricoles). Il y avait six renardeaux, il n’en reste que deux, avec bien peu d’animation, si je compare au terrier du Grand Creux. Il faut faire vite, tout en prenant le temps de surveiller les alentours pour le cas où la renarde que j’ai vu chasser revienne. Cette fois j’enfile ma tenue de camouflage et traverse à pas de Sioux les hautes herbes, en ce jeu d’enfant qui est, comme tous les jeux d’enfant, extrêmement sérieux : la tranquillité et la vie même peut-être des renards en dépend. Voici le terrier encore dans la pénombre, où rien ne bouge hormis un merle qui sautille sur la terre battue. Un dernier regard aux alentours, je me risque. L’opération dure moins d’une minute, et me permet de constater deux choses : d’une part, qu’il n’y a plus de renards non plus au terrier des Chèvres, déserté comme l’autre ; d’autre part, que je ne peux pas récupérer la caméra car je n’ai pas les clés, ce qui signifie que j’ai encore laissé le trousseau complet quelque part sur l’une des onze caméras… Je ne perds finalement qu’une petite heure pour les retrouver, et repars, encore plus ruisselant, vers le terrier de la Persévérance où gîte notre nouvelle famille de blaireaux.

Déjà les habitudes sont en place, on connaît la loge des pics d’où les petits sortent leurs têtes — l’envol est pour bientôt — et puis cette sente secrète qui longe la route et aboutit à l’une de ces coulées qui traversent et sont si dangereuses lorsque, comme maintenant, un chauffard déboule à toute berzingue en faisant ronfler son moteur et crisser ses pneus, ce qui est terrifiant. Chaque escapade ménage cependant son lot de surprises, comme ces très gros champignons qui ont la forme et la couleur (mais ni l’odeur, ni la consistance) d’une brioche bien cuite, ou bien, plus loin, la fuite d’une biche, sans doute celle qui était déjà là le jour de la découverte du terrier. Assis sur une souche je savoure les images des jeux de ces trois blaireautins déjà grands qui luttent et roulent dans la gueule principale sous le regard de la blairelle, puis je repars en passant par la route car le temps presse.

Me voici sur cette D207 à laquelle j’ai, naguère, consacré tout un livre où il était déjà question des blaireaux, et que j’avais achevé par une longue marche… Comme tout a changé, depuis, comme la vie semble plus riche, plus foisonnante ! Je piétine cependant sur le goudron brûlant, et quand enfin j’atteints le nant qui passe près du Grand Creux où je veux relever l’avant-dernière caméra, je m’empresse d’y plonger mes mains, mes bras, ma tête, je m’y roulerais bien mais le terrier m’attend…

Nulle renarde, cette fois, et pas de renardeaux non plus. Pas de charognes cuisant au soleil, pas de traces de vie. La carte m’apprend que ce terrier aussi n’est presque plus occupé, que le temps des jeux a laissé place à celui de l’exploration – car la dernière caméra a, en revanche, capturé les images de nombreux passages du côté de la mare. Toute la vie un temps rassemblée aux perrons des terriers ainsi s’est dispersée, et l’on entre maintenant dans ce temps plus discret de l’été.

À l’orée du Grand Creux, caché dans les hautes herbes, un faon de chevreuil déjà grand se tient immobile, avec ses deux grandes oreilles qui dépassent : je le photographie de loin, puis regagne la maison. L’emploi du temps du biophile s’arrête ici, combien plaisant, pour laisser place à celui de l’autre vie qui le rend possible, qui n’est pas déplaisant mais sur lequel je n’ai plus rien à dire.

 

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