Journal d’un biophile, mai 2026

 

Derniers affûts de mai

 

 

31 mai 2026

Ce soir le vent se lève. En quelques heures les nuages espérés gagnent le ciel, s’amassent sur Belledonne, et l’on attend qui l’orage, qui les blaireaux…

Embusqué une nouvelle fois au terrier de la Persévérance après une quasi bredouille hier soir, les quatre locataires du terrier ayant choisi de passer par une autre gueule, L’Écureuil espère bien attraper cette fois quelques images de ces grands furtifs. Ce matin, nous sommes tous deux allés relever les caméras, avons constaté qu’ils avaient changé leurs habitudes avant même l’affût d’hier soir, trouvé les deux autres gueules manifestement utilisées et posé une autre caméra ; après quoi nous sommes partis marcher toute la matinée (au lieu de la petite heure annoncée) dans les bois alentour. Chercher des terriers est un réflexe, en trouver une chance… Mon compère, à un certain moment, s’est exclamé avec son optimisme habituel : « Nous allons trouver un petit terrier de blaireaux avec trois ou quatre gueules maximum, et des traces d’occupation. » C’est ce qui s’est produit cinq minutes plus tard lorsqu’est apparu le terrier logiquement nommé « de la Prédiction ». Un de plus…

Pour ma part je ne pouvais faire autrement que de revenir à celui du Villard, après plusieurs tentatives ratées pour photographier Courage et Prudence. Tous deux sont revenus, comme en attestent les images de ce matin, et j’ai passé une partie de l’après-midi à tenter de comprendre comment fonctionne l’appareil photo diaboliquement complexe dont j’ai fait l’acquisition, en m’embusquant dans ma chambre, rideaux tirés, pour photographier mon blaireau empaillé… Maintenant me voici en place derrière l’habituel filet que le vent fait bouger, en grande de tenue de camouflage. Soudain un bruit de feuilles derrière moi détourne mon attention. Je regarde, persuadé de trouver l’écureuil d’hier soir, mais c’est un renardeau qui s’approche de moi, puis part en sens inverse après m’avoir senti. Chaque nuit un renardeau passe ainsi au terrier sans que je sache s’il s’agit toujours du même ou de plusieurs, parfois même en présence de l’un des blaireaux (Courage sent le renardeau qui trottine juste au-dessus de lui, mais tous deux s’ignorent…). Je reviens ensuite à mon terrier.

À celui de la Persévérance, les blaireaux sont déjà sortis, que L’Écureuil a pu photographier malgré « les pires conditions possibles », écrit-il. C’est un début, on peut faire beaucoup mieux, sans doute ; mais le fait est qu’il n’y a pas si longtemps, il n’avait jamais vu de blaireaux, nous n’avions jamais vu les renardeaux, et nous ne connaissions aucun des terriers qui nous ont occupés tout au long de ce mois : notre randonnée biophile a commencé à grands pas…

Ici le ciel s’obscurcit et je comprends que je ne parviendrai pas à prendre le moindre cliché correct. Assez de ces soucis techniques, me dis-je, et je range l’appareil photo, le trépied, le filet, pour aller m’asseoir contre un tronc en face du terrier, avec le vent de face.

Courage et Prudence sortent aussitôt, avec un bon quart d’heure d’avance sur les horaires habituels. Je ne bouge pas. Je les vois sans écran, sans filtre, dans la lumière encore assez vive du crépuscule. Ils me regardent mais ils ne me voient pas. Ils me hument mais ils ne me sentent pas. Moi, je les regarde et je peux presque les sentir. Je vois leurs très longs museaux rayés qui oscillent dans le vent du soir, leurs petits yeux débonnaires qui brillent, et mes yeux aussi brillent, de gratitude.

Je m’éclipse sans être repéré.

L’histoire commence ici.

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