Une salamandre blessée

3 mai 2026
Voir un animal mort ou blessé suscite un mélange paradoxal de tristesse, car on aurait naturellement préféré le voir bien vivant, et d’excitation, car ce corps immobilisé est malgré tout un signe de vie plus explicite que la plupart des traces par lesquelles les habitants non-humains manifestent leurs discrètes présences. Aussitôt on s’approche, on regarde de près ce qu’on ne voit jamais que fugacement : en l’occurrence, une superbe salamandre, qui semblait bien partie pour traverser la piste forestière et dont je m’étonne qu’elle ne poursuive pas son chemin, avant de constater qu’une de ses pattes saigne. Sans doute a-t-elle été victime de prédation, car sur cette piste non carrossable les voitures sont bien rares.
Je la regarde donc et, un peu honteux, je la photographie. Pendant la période assez longue où j’ai consacré mon journal de « La Vigie du Villard » aux promenades que je faisais avec mes samoyèdes, j’avais décrété que rencontrer une salamandre mettrait un terme au livre que je projetais alors. Aucune salamandre ne s’est jamais montrée sur ce chemin pourtant si humide que je suivais le long du Gelon, et c’est finalement la rencontre avec les blaireaux qui m’aura fait mettre un terme à ces pages ; en ce jour où je bifurque de nouveau dans une autre direction, je considère cette rencontre avec l’amphibien blessé comme un signe de plus : quelque chose s’achève, quelque chose commence.
Je me souviens de chacune des salamandres que j’ai rencontrées, et me souviendrai de celle-ci. À l’aide d’une feuille de pissenlit couverte de rosée je tente de l’hydrater et la déplace à l’ombre, au moins, de l’autre côté de la piste, pour qu’elle souffre moins. Je constate à mon retour qu’elle est partie, dévorée ou sauvée…
