Au terrier de la Persévérance
24 mai 2026
Le sentier bucolique des débuts bientôt se mue en une pente raide et nue hérissée de squelettes d’épicéas où nul oiseau ne chante. On grimpe pourtant d’un bon pas, guettant la moindre motte, suivant toutes les sentes, mais les traces s’amenuisent et finissent par disparaître. Qu’est-ce que c’est que cette forêt-là ? Où est passée la vie ? On monte encore et puis, on décide de traverser le torrent de la Serraz et de changer de versant : toutes les bêtes, c’est certain, sont de l’autre côté… Un bosquet de bouleaux nous redonne espoir, puis commence la traversée du roncier et celle du torrent – en un bond pour l’Écureuil, à guet pour le Blaireau qui le suit…
De nouveau les oiseaux chantent, et à mesure qu’on redescend la pente ingrate de l’aller on retrouve des traces d’ongulés, mais toujours pas de terrier. Il y a pourtant au bord du torrent un trou d’eau étonnant près duquel L’Écureuil en a filmé un, il y a trois ans de cela – ce pourquoi nous avons décidé de chercher par ici. Sitôt arrivés on trouve des trous de fouille et, miracle, un pot fraîchement rempli d’une crotte à l’odeur délicate, toutes traces qui ne laissent aucun doute sur le passage récent d’un blaireau. La quête est relancée : en dehors des zones de forte densité comme dans le centre de l’Angleterre, les blaireaux ne marquent pas les contours de leur territoire, aussi est-il possible que le terrier espéré se trouve dans ces parages ! On se sépare pour mieux chercher, chercher partout, méthodiquement, frénétiquement, aucune faille, aucun trou, aucune trace ne doit nous échapper…
Le temps file. Il n’y a rien.
Insatiable, opiniâtre, L’Écureuil continue la quête, même si les pistes ne mènent nulle part, même si les signes sont trompeurs. Moi, je m’assois au bord du torrent et offre aux mouches et aux tiques mes jambes lacérées. Il faut pourtant rester vigilant, conserver coûte que coûte cette attention qui permet de repérer entre les troncs la tête du brocard qui vous a vu venir de loin et se tient immobile, ne pas laisser la vue et l’ouïe se brouiller malgré le vacarme du torrent et le vertige des verts forestiers qui vous vident l’esprit et vous font oublier non seulement ce que vous cherchiez mais le temps, l’espace et vous-même, si bien que vous restez à fixer d’un regard hébété le bloc anthracite d’un rocher sur lequel miroite le film blanc que projette le torrent… Il faut revenir à la quête, la quête du terrier. J’imagine ce blaireau qui est passé tantôt occupé à descendre la piste forestière encombrée de troncs qui ne sont pas des obstacles pour lui, traverser le torrent là où je l’ai traversé et, malgré le courant, gagner la rive d’en face, y creuser ses trous de fouille, y laisser sa crotte, repartir par la sente…
On suivra cette sente jusqu’au bout, cette fois. Après plus de six heures nous voici revenus non loin de notre point de départ, avec la route en contrebas, de grands champs au-dessus – en somme, un bon endroit pour construire un terrier. L’espoir revient, parce que cette sente bien marquée en rejoint d’autres qui semblent bel et bien être des sentes à blaireaux. Une biche traverse. On remonte vers la lisière. C’est L’Écureuil le premier qui s’exclame : « Enfin !… »
Ce terrier aux douze gueules situé à un quart d’heure de marche du terrier des Landaz devient celui de la Persévérance. Les caméras posées bientôt nous renseignent sur ses habitants : une belle blairelle à la queue en losange, et trois blaireautins !

