Vigie, octobre 2021

 

 

 

L’impuissance

 

 

octobre2021 13

 

 

Même au long de ce beau sentier jonché de pommes et de noix fraîches que je croque en passant, même en cette après-midi encore superbe de plein automne, les circonstances me ramènent à l’impuissance fondamentale contre laquelle on se heurte tôt ou tard. Il y a les choses, petites ou grandes, qui ne dépendent pas de nous et dont on peut peut-être, en théorie, se détacher plus facilement : le temps qu’il fait, par exemple – quand il n’est pas manifestement lié au dérèglement climatique en cours il est rare que je m’insurge contre lui ; le temps qui passe, plus cruel ; des événements vraiment dramatiques, comme être pris dans l’attaque d’un supermarché à Belém : on se couche sur le sol et on attend passivement ce qui va se passer. Avec ce dernier exemple on entre cependant déjà dans la zone grise où agir est possible : guetter l’occasion de s’enfuir ou bien se cacher davantage, faire l’autruche, tout faire pour ne pas croiser le regard d’un des assaillants. Ces circonstances sont les pires, en un sens, car ce sont celles dans lesquelles on se débat.

Or donc, au départ de cette balade tranquille, un détour derrière la poubelle a permis à Rimski de s’emparer à nouveau d’un gros os plein de viande. C’est la deuxième fois que cela se produit en quelques jours, et je crains naturellement qu’il ne se blesse en le mastiquant ou qu’un fragment pointu ne lui perce l’estomac (naguère ma chienne de Guyane avait ainsi frôlé l’occlusion intestinale). La dernière fois je n’avais eu aucun mal à reprendre le trésor dans sa gueule et à le jeter : plein de confiance envers son maître si débonnaire il n’avait manifesté aucun mécontentement ; mais cette fois-ci, j’ai hésité, il l’a senti, et a aussitôt refusé de me rendre son trophée. Il serre les dents, grogne même un peu lorsque j’approche ma main, et je juge prudent de ne pas insister. Nonobstant la légendaire bonté du Samoyède, sa dentition de loup et sa puissance restent impressionnantes. Mes ruses avec le biscuit, les caresses, les accélérations brutales lorsqu’il pose son os pour le mastiquer tranquillement, sont inopérantes. Je me résigne, assez contrarié non pas tant par les risques encourus que par cette incapacité dans laquelle je me trouve de me faire obéir. Je me résigne. Ce n’est pas grave. Il faudra simplement que j’arrive à lui faire lâcher prise avant notre retour (ce qui introduit dans la balade un certain suspense).

Il y a d’autres circonstances incomparablement plus dérangeantes, comme de se rendre compte, au retour d’une répétition musicale particulièrement agréable, qu’on a une fois de plus été dupé par son fils adolescent. L’immense colère qui me déchire alors, voilà le vrai cri ravageur de l’impuissance. Je le décline théâtralement sur tous les tons, surtout les plus forts, postillonnant sur le smartphone (car le coupable fort heureusement n’est pas là) dont je ne suis pas certain qu’il puisse retransmettre avec toute la netteté nécessaire le hard rock de ma fureur (le son doit saturer). Rimski, qui n’y est pour rien et qui n’avait jamais entendu son maître crier, se cache dans un coin, terrorisé (je le rassurerai sitôt le smartphone éteint).

« Cri de rage impuissant ou cri métaphysique », « ce n’est qu’un cri, rien qu’une turbulence… »

Ce n’est pas « le cri qu’un musicien a mis dans sa musique », seulement celui du père qui n’a pas réussi à transmettre les valeurs, les principes, les joies, les passions qui l’habitent, à son petit automate T.S.A. à sang figé, et qui n’en finit pas de se casser les dents sur cet os.

« Léo et les bas ! », « les os et les abats ! », voilà les jeux de mots douteux qu’il ressasse, marchant de plus en plus vite sur le sentier qu’il ne regarde pas, sourcils froncés, impuissant à lâcher, impuissant à tenir, pendant que le chien blanc continue à mastiquer son morceau de carcasse. 

« Pardon, ce n’était tu sais qu’un mauvais passage… » Un mauvais passage. Parfois, plus tard, un adulte plus ou moins épanoui ayant pris la place du sale gosse, les liens se renouent, cela s’est vu ; parfois, l’enfant tue le père comme l’aiglon plume l’aigle qui revient au nid le nourrir, et c’est au mieux un éloignement sans remède.

On continue à avancer sur ce beau sentier avec ce poids dans l’estomac, cette gêne dans la mâchoire. Je me rends compte que Rimski a déposé depuis longtemps son os tandis que moi, qui suis végétarien, je me trimballe un bœuf.

 

 

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