La tournée des terriers

25 septembre 2026
Autrefois on appelait cela « l’été indien », mais on ne sait plus trop comment nommer cette étrange saison qui désormais succède à l’été et le prolonge. Par moments on se croit revenu au printemps, à cause des fruitiers et des rhododendrons qui refleurissent. Par bouffées cela rappelle l’automne d’antan, parce que les jours sont plus courts et que de rares champignons parviennent à percer. D’une manière générale cela semble plutôt un été atténué, plus respirable, mais tout aussi sec. Tout au long de ce mois on a encore vraiment vu la pluie qu’une seule fois. On surveille le ciel : toujours pas un nuage, juste la blancheur qui gagne. Parfois le soir, je vais m’installer en lisière du Grand Creux dans mon fauteuil d’affût, rapidement rejoint par le chat Musique. Ensemble on guette les chevreuils qui passent, les grand renardeaux qui sont probablement ceux-là qu’on a vus tout petits, qui ont la queue démesurée et gonflée en ballon des adultes mais restent un peu efflanqués, parfois un sanglier. Je relis Giono. Je savoure l’instant. Je n’écris pas – seulement ces traces –, je ne me projette pas, un œil sur le livre, un œil sur la lisière.
Aux terriers de l’Espérance, nul blaireau ne vient plus, mais c’est un défilé de biches, de renards, de martres la nuit et d’écureuils le jour. À force on reconnaît certains individus.
Aux terriers de la Renaissance et de la Dispersion, Plume et Spatule s’affairent, pas dérangés par les passages ponctuels des chiens de chasse, le loir et les chauves-souris qui chassent sur la partie inférieure du terrier et parfois y pénètrent ou en ressortent.
Au terrier de la Persévérance, je crois que c’est Ratel et Vessel qui jouent ensemble le plus souvent, mais on ne les voit plus que par deux et tous sont de taille adulte.
Courage revient régulièrement dormir au terrier du Renouveau, mais j’ai eu surtout la surprise de constater qu’il avait entièrement déblayé l’ancienne entrée du Commencement, soit la gueule 5, où je n’avais encore jamais vu qu’une seule et brève incursion de blaireau en deux ans. La gueule supérieure n°7 a également été dégagée, au détriment des entrées historiques 1 et 3. Qu’est-ce qui a pu pousser Courage à procéder ainsi, c’est-à-dire à se livrer à des travaux d’excavation et de terrassement probablement plus fatigants qu’une simple remise en état du terrier qu’il habite depuis sa naissance ? Ce n’est pas cette fois une histoire de parasites, puisqu’il semble avoir abandonné ce terrier depuis plusieurs semaines. La présence d’un loir qu’on voit de temps en temps sortir de la gueule pourrait-elle le gêner ? Cela semble peu probable. Je crois au fond qu’il est dans la nature des blaireaux de creuser, que c’est un plaisir pour eux, et qu’ils aiment aussi changer de chambre, agrandir la maison, chambouler de l’intérieur leur routine en maintenant ainsi des possibilités d’évasion… En somme, nous sommes, eux et nous, terriblement proches !
Je repars bientôt sur les sentiers, en quête des cerfs ou de rien, cherchant sur le sol trop sec des traces de passage. C’est un après-midi tiède et tranquille, sans chasse, mais troublé quand même par les mugissements au loin des tronçonneuses en action. Un hélicoptère tourne au-dessus de nos têtes, pourquoi faut-il qu’il y ait des hélicos et des tronçonneuses chaque fois que je cherche les cerfs ? Tous ces moteurs m’écœurent et je pressens – à juste titre – que je vais encore rentrer bredouille, sans avoir vu ni entendu les cerfs. Je ramène cependant de ma tournée quelques images de chamois, de blaireaux inconnus et du chat forestier qui m’a fait la grâce de venir faire sa toilette sur une branche au-dessus de la souille, juste devant la caméra…
