Le brame de l’hélicoptère

15 septembre 2026
18 heures, je remonte à grands pas le chemin de Champlaurent après avoir dépassé le panneau « chasse en cours » qui, la chasse terminée, a été laissé en travers du chemin, comme souvent, parce que la chasse ne sera terminée en vérité que fin janvier et que, d’ici là, la montagne appartient aux chasseurs… Je ne sais pas si des cerfs ont été tués aujourd’hui, mais j’espère voir et entendre bramer les survivants.
Je rejoins avec soulagement l’ombre fraîche qui sent bon la salade et la terre. La lumière qui règne dans cette pessière, Gaudi l’a voulu pour sa Sagrada familia ; ces constructions humaines sont très impressionnantes, mais je leur préfère plus que jamais l’original, qui ouvre sur un plus vaste mystère… Je sais cependant que ce que je traverse ici n’est pas une forêt mais une plantation d’épicéas qui ont tous même calibre et laissent peu de place aux hôtes naturels de ces lieux. Il n’empêche que d’ici, on voit loin, et que la pessière baignée dans la lumière fastueuse du soir me fascine.
Je m’installe en lisière du grand pré qui borde la falaise, me cale dans la mousse contre un sycomore et commence à surveiller les alentours, bien camouflé par les branches basses d’un épicéa. J’ai devant moi deux heures de calme grésillant — grésillant, oui, car la ligne à haute tension ne passe pas très loin, qu’on entend d’autant plus que le silence règne dans ces bois peu fréquentés. Il y a bien une buse qui crie au loin, quelques mésanges huppées, une rumeur d’insectes qui commence à décroître, mais c’est ce grésillement qui s’impose et perturbe.
Pour passer le temps de l’attente, je ne dédaigne pas d’emporter non seulement le carnet vert sur la couverture duquel est dessiné un cerf (puisse-t-il me porter chance), mais quelques livres, que je grappille ainsi. Ainsi ai-je lu, ces derniers jours, pendant les affûts, le Journal d’un paysan de Jean-Noël Falcou (Wildproject), qui m’a ramené au temps où Élodie s’était lancée dans la production de plantes aromatiques, puis le livre de Francis Martin Entrer en forêt, un an parmi les arbres (Tana). Ce dernier livre, à l’instar de plusieurs ouvrages récemment publiés par Actes sud ans la collection « Mondes sauvages », souffre d’un choix d’écriture aux temps du passé censé imiter la prose romanesque (le système du passé simple étant, comme on dit en grammaire, « coupé de la situation d’énonciation » et donc ancré dans un temps et un espace internes au récit), alors que ce texte tout entier ancré dans la réalité vécue par l’auteur aurait dû être écrit au présent (je ne comprends pas que les éditeurs et relecteurs ne le voient pas…). Il s’en suit une sensation d’artifice qui met mal à l’aise, génère des incohérences et donne la sinistre impression que tout ce qui est raconté de cette immersion en forêt auprès d’un hêtre a depuis longtemps disparu. Je l’ai lu toutefois avec plaisir, en transposant automatiquement les passés simples en présent, et j’y ai appris entre autres que les travaux forestiers tels que pratiqués couramment par l’ONF (on ne parle même pas des coupes rases) ont sur les forêts un impact supérieur à celui du réchauffement climatique ou des grands herbivores. Cela demanderait à être vérifié, précisé et approfondi, mais le fait est que ces pistes partout ouvertes dans la forêt et ces étendues de sol écrasé, rendu imperméable et stérile, sont des autoroutes pour espèces invasives et perturbent le milieu. De l’autre côté du pré qui est en face de moi, une grande surface de terre a ainsi été ravagée par les engins, cent sangliers n’en feraient pas autant, et ce sinistre massacre auquel je me heurte un peu partout dans les bois alentour, associé au grésillement de la ligne haute tension, contribuent à me rendre le lieu beaucoup moins attrayant qu’au premier jour.
Enfin, je m’empare cette fois d’un roman au titre bienvenu : Les grands cerfs de Claudie Hunzinger. Puissent-ils les faire sortir de ce bois où, pour l’heure, on n’entend aucun brame ! Ce livre, je l’avais parcouru lorsque je faisais mes recherches sur le blaireau en littérature (il y est mentionné deux fois en passant mais le récit, comme on s’en doute, est centré sur le cerf), mais je n’avais pas pris le temps de le lire posément. Ce que je fais maintenant, pendant que la lumière décline, un œil sur les pages, un œil sur les bois et le pré où je me plais à projeter les images mentales que le roman fait naître. (C’est une lecture facile qui permet de rester vigilant à l’essentiel – que le roman désigne dans jamais l’atteindre.)
Soudain un vrombissement effroyable envahit l’espace. Un hélicoptère tourne au-dessus de ma tête, puis s’en va, puis revient, il ne manquerait plus qu’il se pose dans le pré – me dis-je avec anxiété… C’est précisément ce qu’il finit par faire. Avec des précautions inouïes, en prenant tout ce temps, il s’immobilise à quelques mètres au-dessus de l’alpage, façon vol du Saint-Esprit du faucon en beaucoup plus bruyant, plus polluant, bien puant, l’odeur est presque aussi écœurante que le bruit. Le voici posé, moteur toujours en marche. À ce moment-là je suis pris d’une frayeur absurde, comme s’il s’agissait d’une attaque de drone, comme si des hommes en armes que j’imagine vêtus de noir allaient sortir de cet hélico noir pour me traquer et me tuer, l’envie me vient de déguerpir mais je n’ose même pas parce que j’ai peur d’être repéré, je reste tapis à surveiller l’engin dont la lumière rouge clignote entre les branches de plus en plus sombres. C’est un réflexe qui vient facilement quand on a, comme moi, la peur des gens chevillée à l’enfance, et qu’on est embusqué comme une bête. C’est un réflexe de bête, un réflexe de proie…
Personne cependant ne descend de l’hélicoptère, qui reste un long moment tourné vers le Granier en direction du couchant, je pense que le pilote est tout simplement en train d’admirer le paysage. Même après son départ, le calme ne revient pas, parce qu’il est évident qu’aucun cerf ne se montrera plus dans ce lieu perturbé par les travaux forestiers, la ligne haute tension et, donc, les atterrissages d’hélicoptères ! Je flâne un moment au bord de la falaise, pour le plaisir et le vertige, et puis, à la nuit noire, je m’engage sur le chemin du retour. Quelques chevreuils s’enfuient à mon passage. On n’entend pas même la hulotte.
Je résume dans un texto qui provoque la perplexité de son destinataire cette soirée ratée : affûté cerfs, débusqué hélicoptère.
