Les myrtilles

26 septembre, col de la Perrière.
Être seul, ainsi, avec un chien, sans horaires à respecter, sans contrainte particulière, sans autre but, que de rentrer suffisamment tard pour entendre enfin les cerfs bramer, expose au petit vide potentiellement inquiétant ou décevant d’être exposé à ce que l’on désire vraiment d’être confronté à ce que l’on désire vraiment, à cette plus grande envie qu’on ne peut plus différer ni camoufler derrière ces tâches sociales plus ou moins subalternes qui d’ordinaire nous donnent l’impression pas forcément trompeuse mais toujours limitée d’avoir un rôle à jouer ici-bas pendant le court laps de temps pendant lequel il nous est donné de vivre. Que faire, quand on peut faire ce qu’on veut ? Venir ici, à Valpelouse, certes — ceci aussi pour complaire aux toutous en mal de promenade — mais après ?
La question s’est posée à l’arrivée au col de la Perrière au pied des grands Moulins. Poursuivre comme escompter la promenade en allant au sommet au moins avec Rimski, comme naguère avec Patawa, puis saluer les chamois en passant en poussant jusqu’au Férices ? Oui, cela m’a tenté, mais je ne l’ai pas fait. Par crainte d’être emporté en descente par le cher chien pour le cas où un chamois ou une étagne survienne. Par flemme, peut-être. Parce que je n’en ai pas ressenti la nécessité, au fond.
Alors, s’asseoir là, sortir le carnet (ainsi que j’ai tout de même fini par le faire pour une raison que je préciserai ensuite) et tenter de faire de ce silence parfumé de Roudaut un poème ? Absolument pas — je n’ai rien dicté, rien écrit, pas une phrase, pas un mot. Écrire est inutile. Désormais, on célèbre et on prime des œuvres platement compilées par des ordinateurs qui savent nous imiter et même, nous émouvoir,, pour peu qu’on se laisse illusionner par l’artifice, aussi pauvre et flagrant soit-il (et dieu sait si l’ouvrage en question dont on parle tant en ce moment et qui ne restera en mémoire qu’à cause du scandale de son succès éphémère et de la tragique déveine de son auteur prie la main dans lia, a pourtant usé sans discrétion des finesses de la machine à pondre des comparaisons approximatives dont mes élèves sont par ailleurs si friands que j’ai appris un peu à la connaître…).
Alors, quoi mon interrogation que faire ? Rester debout à scruter aux jumelles les quelques bêtes actives à sept heures de l’après-midi — quelques corbeaux, de faucons crécerelle dont un rendu dont un posé au sommet d’un épicéa rendu si jaune par le soleil fou de septembre que j’ai cru un instant qu’il s’agissait d’un loriot, quelque choqua aussi, des rouges queues, pas n’a pas même un aigle ni un chamois — en barrant le passage aux rares randonneurs qui montent aux grands Moulins, cela dur un moment, mais en l’absence de scènes vraiment frappantes il faut bien finalement se trouver autre chose, plus loin, ailleurs.
J’ai trouvé, et j’en ai un peu honte. Révélant enfin ma vraie nature, je me suis enfoncé dans le pierrier, animé par l’espoir de trouver un crâne de chamois ou de marmotte, et j’ai finalement passé plus d’une heure à me gaver de myrtilles que j’ai cueillies soigneusement avec mes mains pendant que Rimski, ravis de l’aubaine, les croquer directement sur les buissons en avalant au passage quelques feuilles,. Jamais je n’aurais pensé qu’elle puisse être encore à cette époque si goûteuse, nullement desséché ni fermentés ni trop mûrs, mais gorgées de soleil et parfois grosses comme de petits grains de raisin, savoureuse possible. Une heure durant (peut-être plus car je n’ai pas mesuré), j’ai eu en bouche et en mémoire les meilleurs souvenirs de montagne : quel texte littéraire pourrait offrir cela ? J’en ai oublié la recherche des crânes, bien calée contre un rocher entre les myrtilliers rouges couverts de graines couverts de grains violés ornés d’une roue hypnotique, et un buisson de rhododendrons en fleurs.
Ce qui, finalement, a achevé de m’immobiliser dans ce pierrier (où les enfants naguère entend jouer mais qu’importe), c’est la trouvaille cafète Rimski en grattant la terre entre les rochers, et qu’il a fait aussitôt abandonner son régime frugivore : un os, encore frais est manifestement exquis, qu’il a dès lors entrepris de consommer complètement, couchée dans ces myrtilliers qui ne sont plus pour lui qu’un matelas — et par respect pour son désir à lui, ainsi satisfait comme le mien a été, je n’ai plus bougé et me suis emparé du carnet pour mieux passer le temps, étant entendu qu’écrire peut encore servir au moins à sa.
Le temps, cependant, passe au ralenti. Les parapentes ne volent plus, hormis parfois le crô-crô d’un grand corbeau ou le cri d’une marmotte on entend guère que la mastication de Rimski, et le soleil à mesure qu’imperceptiblement il décline semble de plus en plus chaud, de plus en plus éblouissant, parce qu’on les efface et qu’il devient plus difficile de se cacher sous son chapeau même en baissant la tête. On est traqué par ses rayons. Pierres chaudes, peau brûlante, bourdonnements épars. Rimski ne mastique plus mes buy et s’assoupit. Grand silence. Je le rejoins.
Mon somme n’a duré qu’un instant. Au réveil le soleil charbonne sur la ligne de crêtes de la chartreuse en face. Je tends l’oreille, crois entendre des clameurs, des appels, son pouvoir déterminait s’il s’agit de vaches qui meublent très loin, de moto qui mugisse en contrebas ou de cerfs qui brament. Je me décide à continuer dans l’air encore tiède du crépuscule. Il y a ce soir dans la montagne ont énuméré quelque chose de grand et de poignant. On croise ici ou là des familles, des groupes, rarement j’ai vu autant de monde la nuit autour de ce refuge. Tous attendent le brament. Je redescends vers la forêt, plein d’espoir encore.
Un long moment d’attente en lisière. Très loin, un appel, mais si ténu.
Je décide enfin d’aller voir du côté de Saint Hugo, où je l’ai autrefois si bien entendu. Sur la route, un renard, de renard, trois renards, le dernier si petit malgré sa grande que qu’on croirait un fennec. Je reprends cette route de Saint Hugo chargé de souvenirs. Il y a un peu partout des voitures arrêtées et des gens qui attendent, mais pas un cerf, et la hulotte peut-être se demande pourquoi tant de gens sont venus pour l’écouter chanter.
