Les grands cerfs

© Alexis
30 septembre 2026
Je repars sans lampe, sans caméra thermique, sans appareil photo, dans le soir si prodigieusement tiède que c’en est effrayant. Je roule presque au hasard en suivant le dédale des routes secondaires qui deviennent des chemins, laisse la voiture en bordure d’un pré et m’engage dans le premier sentier qui part en pente bien raide à l’assaut de Belledonne. Il fait sombre. Un chevreuil aboie après moi. Je me réjouis de cette obscurité qui masque l’ampleur des travaux forestiers qui, ici comme partout, et sans doute à cause des arbres scolytés, ont transformé les bois en champ de bataille. Bientôt j’arrive dans ce qui semblait de loin une clairière mais qui n’est qu’un bois décharné d’épicéas malades, et qui laissent passer la lumière de la lune. Du bruit dans les feuilles. Je me tapis, reste immobile : une biche et son faon passent sans me voir, et vont rejoindre en contrebas d’autres biches qui descendent aussi, et l’on entend de loin les raires du brame.
Naturellement, je suis monté trop haut et il me faut tout redescendre jusqu’à la voiture. Les râles de mobylette enrouée des grands cerfs s’amplifient à mesure et je suis ému, quand même, peut-être simplement parce que ces sons gutturaux me rappellent une fois de plus le muséum d’histoire naturelle de Genève de mon enfance, où l’on entendait en toute saison depuis la clairière reconstituée du cerf empaillé des enregistrements de brame… J’ai bien d’autres souvenirs de vrais cerfs vivants et bramant pour de bon, mais, qu’on me pardonne, dans la galerie des souvenirs qui ne sont de toute façon que des reconstitutions celui-ci reste le plus ancien et le mieux ancré.
Je tends l’oreille : ça brame à gauche en contrebas, ça brame à droite, ça brame un peu partout. Je me dirige à grands pas en direction des appels qui semblent les plus proches, et j’entrevois dans la pénombre tout un troupeau de biches qui tendent leurs grandes oreilles dans cette même direction vers laquelle elles convergent. Je n’y vois plus grand-chose mais j’ai cette fois repéré le champ : je reviendrai demain.
Le lendemain soir, au dernier jour de septembre, je reviens cette fois avec Alexis. Lui a déjà effectué plusieurs affûts dans ce secteur, et toutes nos sources et nos observations convergent vers ce même champ que j’ai repéré et d’où semblaient provenir le brame d’hier soir. On s’installe contre un noyer dans l’herbe sèche et la tiédeur de cette fin d’après-midi. Très vite une première biche sort du bois, s’aventure à découvert puis s’enfuit précipitamment sans qu’on n’y soit pour rien. Elle reparaît peu après accompagnée d’autres biches et de faons. La petite troupe attend ce qu’on attend : le grand cerf. Une biche plus aventureuse que les autres traverse, offrant son beau profil dégingandé bien découpé…
Lorsque le cerf se montre enfin à son tour, effectuant entre les biches une première parade muette, je suis bouleversé : je l’espérais, je l’attendais depuis un mois. C’est un dix cors magnifique, qui défile le museau pointé vers le ciel, fier et fragile, puissant et un peu ridicule parmi ces biches qui à la fois l’escortent et le dédaignent. Bientôt, d’autres biches rejoignent le troupeau, et l’on entend ici ou là les premiers appels à mesure que le soir tombe. Toute la troupe bifurque vers le grand champ qui est un peu plus haut, sans s’occuper des deux bipèdes déguisés en buisson qui les suivent furtivement. On voit maintenant à la thermique un rassemblement d’une cinquantaine de bêtes, sans doute davantage, et les mugissements rauques et puissants résonnent de tous côtés. La terre tremble, un grand cerf galope vers nous sans nous laisser le temps de nous demander s’il vaut mieux, dans ces cas-là, rester bien immobile au risque de se faire piétiner ou se lever au risque de se faire charger : on a choisi spontanément la première option, et le cerf est passé. Deux grands cerfs incandescents se font face dans la nuit noire. À mon grand soulagement, il n’y a pas de combat. Je n’aurais pas aimé être témoin de ces joutes dangereuses, parfois mortelles, et préfère garder en mémoire ces images qui témoignent d’une puissance paisible, somme toute.
On repart dans la nuit qui retentit de toute part de mugissements sauvages. Ce n’est plus ici le territoire bucolique des hommes mais un monde premier, plus ancien, plus sauvage.
On recommencera demain…
