Journal d’un biophile, septembre 2026

 

Le pic noir

 

 

12 septembre 2026

Tout piège photographique posé est la promesse d’un possible cadeau, si bien que pour l’observateur de la faune sauvage qui en use, c’est Noël presque tous les jours… Il y a ceux que l’on place sans idée trop précise, juste pour voir et savoir, sur certaines sentes interspécifiques. Il y a ceux que l’on consacre au suivi des terriers, ce qui n’exclut jamais les visites surprises du loup ou du chat forestier. Il y a ceux que l’on place en hâte, ceux que l’on camoufle soigneusement parce que des humains sont susceptibles de les voiler ou de les détruire, ceux qui réclament un travail particulier de préparation… Et puis, il y a celui-ci, tout à fête inédit, dont le placement à quatre ou cinq mètres du sol sur le tronc lisse d’un sycomore n’aurait pas été possible sans l’intervention d’Alexis, le grimpeur-photographe.

C’était la semaine dernière. Nous étions partis pour observer les sangliers quand le pic noir a lancé son cri puis traversé la pessière scolytée où il vient se nourrir. J’étais encore en train d’essayer de l’observer quand Alexis m’a appelé : il avait repéré une loge vide sur cet arbre isolé en lisière. Ne serait-ce pas la sienne ? Passée la période des amours et de la couvaison, le pic noir en effet reste seul dans une loge qu’il regagne chaque soir. J’ai d’abord posé une caméra dans un arbuste tout proche au milieu du roncier, Alexis ne pouvant pas monter sans corde au sycomore, mais il n’y avait eu le lendemain aucun déclenchement. Un moignon de branche basse brisée en contrebas de la loge présumée offrait un meilleur emplacement. Alexis a lancé la corde d’escalade, grimpé à la force des bras, placé la caméra : c’est ainsi qu’on s’offre à soi-même des cadeaux potentiels, même s’il estimait faibles les chances d’obtenir des images du pic noir parce qu’il était entre temps revenu en affût sur place et ne l’avait pas vu.

Une semaine plus tard, nous voici de retour avec la corde. Celle-ci malencontreusement se coince dans l’arbre, transformant en fête foraine la récupération de la caméra : avec une longue branche, parvenir à décrocher la corde de son encoche pour la récupérer n’est pas une mince affaire ! On tombe dans les ronces, on bloque derechef la corde, on s’amuse beaucoup. La caméra elle-même a pivoté, hélas, et plus rien pu filmer depuis une durée indéterminée. Lorsqu’enfin on parvient à la récupérer, on constate que les piles sont épuisées, que je m’empresse de changer pour découvrir qu’il y a tout de même eu près de sept heures d’enregistrement – non pas du pic noir, comme espéré, mais  des mouvements des feuillages alentour… Les images sont très belles. Voici sept heures d’un film vraiment contemplatif, fait de feuilles qui bougent, de lune qui croit et décroit, de nuages qui apparaissent et disparaissent, de longs jours et de nuits brèves. Et les oiseaux ?

Il y a d’abord et surtout les allées et venues du grimpereau, qui remonte le tronc appuyé sur sa queue et se querelle quelquefois avec une mésange. Il y a les rondes des mésanges bleues qui viennent jusqu’à la loge présumée, fouillant l’écorce, ce chamaillant peut-être, et nouant autour du tronc la tresse fugace de leurs vols circulaires. Il y a les sitelles, et puis le pic épeiche qui viennent là se nourrir. Puis apparait enfin le superbe pic noir, calotte rouge, effronté, efflanqué, qui tourne sur le tronc, disparaît, réapparaît de l’autre côté, remonte lentement vers la loge où…

Le film s’est arrêté. On ne saura jamais s’il est entré ou non dans cette loge qui a peut-être été la sienne mais qui ne l’est manifestement plus. La quête du pic noir est, quoiqu’il en soit, relancée. Le soir même j’en croise un autre que je photographie en flou du côté de Prodin, puis encore vers le terrier du Renouveau. Après une longue période de discrétion relative, les grands pics manifestement redoublent d’activité, et c’est d’ailleurs toute la forêt qui semble en proie à une vitalité nouvelle, qu’on dirait printanière davantage qu’automnale, on entend même des ramiers roucouler…

Les fusils dès demain viendront gâcher la fête.

 

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