Journal d’un biophile, septembre 2026

Entre ciel et terriers

 

 

5 septembre 2026

En tentant de revoir les sangliers dans ce recoin des bois caché derrière les épicéas scolytés, on trouve le pic noir, lui-même amateur de scolytes, qui traverse le ciel bleu de ce mois de septembre qui ressemble encore trop à juillet. C’est ainsi qu’on se retrouve à installer une caméra sur le tronc d’un sycomore (et quand je dis « on », il est honnête de préciser que je ne participe que de loin à cette opération qui nécessite une corde et des talents que je n’ai pas) sous une loge dont on espère qu’elle est bien celle du pic. On repart ensuite en quête de terrier.

L’emplacement de celui-ci, dit provisoirement « terrier du chat » car le chat forestier y a été filmé à plusieurs reprises, je le connais depuis des mois sans y être jamais allé, avant tout par souci de ne pas déranger ce lieu paisible où Annick et Joël ont eux-mêmes posé des caméras et où ils ne se rendent que très ponctuellement. Je ne m’attendais pourtant pas à trouver un tel terrier. Il y a partout des sentes, des traces de ratissage, et au moins six gueules magnifiquement creusées dont deux sont indubitablement utilisées. Depuis que Courage a quitté le Commencement, ne revenant que par intermittence pour nettoyer un peu ou pour dormir en contrebas au terrier du Renouveau, depuis qu’une certaine routine s’est installée à celui de la Persévérance où ni le chien, ni les loups ne sont revenus et où les trois blaireautins qui ont leur taille adulte et que je peine à reconnaître continuent leurs jeux, cela me manquait un peu, je dois dire. Un nouveau terrier, ce sont de nouveaux habitants à découvrir, peut-être Plume et Spatule car le terrier de la Renaissance où ils reviennent toujours n’est pas loin, peut-être d’autres encore.

Après un détour infructueux sur la piste de Champlaurent où la caméra n’a filmé que des passages de sangliers mais plus aucun chamois et encore moins de lynx ni de chat, je rentre à la maison, refais le sac, puis repars aussitôt. D’abord, je repasse au Commencement récupérer une caméra, et je constate avec plaisir que Courage aussi y est repassé, qui n’oublie pas son terrier natal. Remettant mes pas dans ses pattes, je me laisse aller aux charmes de l’attachement. Plutôt qu’une entrave, l’attachement peut faire partie de ces liens tissés au fil des jours à force de patience et d’attention et qui font qu’on tient à la vie – qu’on tient tout court, d’ailleurs. Cet attachement qui me relie à mon lieu et à certains de ses habitants ne m’empêcherait pas d’aller voir ailleurs, s’il le fallait, mais il me dispense du désir de le faire. Il est une fragilité et une force assumées.

Je repars bientôt vers le nouveau terrier, sur la colline en face.

Faisant pour la première fois ce trajet à pied (car la première fois j’étais venu en voiture par le haut), je prends conscience que, du point de vue des blaireaux, ce n’est vraiment pas loin, ce qui ranime ce vieux rêve de retrouver les blaireaux dispersés du Commencement, Vara (déjà réinventée plus bas au terrier de l’Espérance), Cheg, Ruth et surtout Prudence, pur fantasme puisque, naturellement, je ne pourrais pas les reconnaître…

Je marche sur la D207 de ma mémoire. Au carrefour je ne pense pas, ou presque pas, au temps où les enfants attendaient leur bus et jouaient dans le grand tas de feuilles en automne. Je ne pense pas au passé, ou pas trop, pas trop longtemps, parce que je guette les fragrances, les frissons, les coulées, les ombres, les lumières, les jeux d’apparition et de disparition du présent. Je marche vite, un œil sur le torrent, un autre sur le talus où nulle girolle ne pousse. Entre la cime des arbres deux avions font la course, rayant de leurs traits parallèles le bleu supra terrestre. Je remonte le Gelon sur un tapis de feuilles mortes à l’odeur imperceptible de fermentation. Les colchiques annoncent ce qu’ils annoncent, auquel on peine à croire mais qui revient pourtant masqué… Et puis, avisant une sente qui monte dans la forêt, je pars dans la direction présumée du terrier.

Je craignais peiner à le retrouver. Certes je m’écorche, certes je m’écrie à cause d’une branche traitresse qui entaille mon genou, mais je m’étonne de trouver un sous-bois dégagé, respirant, et une sente à blaireau si facile à suivre qu’on pourrait la proposer pour un stage aux apprentis pisteurs. Voici cependant que la piste en question, il faut bien conserver un semblant d’aventure, passe sous de hautes ronces. Je fais comme elle. Je sais que j’y suis parce que la piste se ramifie, que les traces de passages sont de plus en plus nombreuses…

Pendant un long moment j’installe les caméras, songeant que je resterais bien ici à attendre, et puis même, que je resterais bien tout court, mais comme ce n’est pas possible je continue à suivre la sente qui redescend de l’autre côté et me conduit à une belle souille et à une autre gueule en terrain découvert.

Au retour mon espace s’est encore agrandi et mon cœur palpite à l’idée du cadeau que recèleront bientôt les cartes au trésor de ce nouveau terrier, que je choisis de nommer Terrier de la Dispersion : éclatement assumé des cellules familiales, dissémination des souvenirs et des blaireaux, agrandissement du champ de nos forêts et de nos vies…

 

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