Journal d’un biophile, septembre 2026

Après la pluie

 

 

9 septembre 2026

Elle a fini par tomber, la pluie d’automne, en averse ample tout au long de la nuit, en bruine diffuse ce matin, en embruns épars cet après-midi. Le brouillard qui stagnait dans la vallée est remonté à présent et file sur les pentes. De longues limaces brunes ou orange glissent sur l’herbe et même, des escargots qu’on ne voyait plus qu’enclos en leurs coquilles. Pauvre chat domestique, qui semble ignorer à quel point sa livrée bicolore le trahit quand il se tapit dans les herbes mouillées ! Le renard roux, visible à deux cents mètres, est à peine plus discret. Dans le verger jonché de pommes, le monde parait riche à nouveau. À la place laissée vacante par l’abattage du grand châtaignier cet été, pousse l’un de ses rejetons qui semble en une nuit avoir grandi. Il faudrait toutefois bien des averses comme celle-ci pour remplir à nouveau la mare…

L’averse a resserré le sous-bois, dont les feuillages alourdis aux verts ravivés et les troncs luisants renforcent le mystère. Dieu sait s’il m’est devenu familier, ce coin de bois où se trouvent les cinq ou six gueules du terrier du Renouveau, mais je le redécouvre à neuf, ainsi repeint et retapissé de mousse fraîche. Un coup d’œil à l’unique caméra laissée sur l’une des gueules permet de voir que Courage est revenu y dormir. Là-haut la pluie reprend, qui mêle son fin grésillement au mugissement du torrent. Quelque part une branche craque et casse. Le renard qui avait fini par se cacher n’a pas attendu longtemps pour retourner muloter au milieu du grand champ, que j’observe depuis la lisière.

Au terrier du Commencement, un petit épicéa desséché qui m’a longtemps servi de support pour la caméra est tombé. Le sol est jonché de bogues et de feuilles, un vrai chaos d’automne. Courage n’est cependant pas revenu au terrier, qu’occupe par intermittence un loir, que visite un renard.

Le soir venu je repars vers Champlaurent, dans la bruine et le brouillard persistant. Je pensais aller seul sur le chemin pour changer les caméras et surprendre les chamois, mais un jeune border collie qui m’a fait fête à mon arrivée a décidé de m’accompagner, et rien ne le fera changer d’avis… C’est un chien de berger, davantage préoccupé par l’humain qu’il vient de se choisir en guise de compagnon de balade que par la faune sauvage. Il me précède de quelques mètres, se retourne sans cesse pour voir si je le suis bien, m’attend, revient, me contourne… Que Rimski et Nouchka que j’ai laissés à la maison me pardonnent cette infidélité involontaire, les border aussi ont leurs charmes (même si sa présence diminue fortement mes chances de surprendre les chamois).

Le placement des pièges, opération censée être rapide, s’avère d’une difficulté sans nom. D’abord, il pleut à verse maintenant sur ce terrain pentu et glissant où je me casse dix fois la figure sans rien trouver qui tienne pour me retenir. Ensuite, je me heurte à toutes sortes de contretemps techniques, liés notamment à un cache qui tient mal et à une branche qui tient bien, et fortement aggravé par les facéties du jeune chien fou qui fait des bonds autour de moi et considère que tout ce que je fais est une invitation au jeu. Il faut avouer que c’est un acrobate hors-pair, capable de se laisser tomber sur quatre mètres, puis de remonter aussitôt à l’assaut. Le point culminant de ce sketch burlesque est par deux fois atteint lorsque le cabot détale en emportant le camouflage de la caméra, puis ma casquette. Pendant ce temps, le pic noir ne cesse de lancer ses plaintes et ses stridulations, et je le vois passer à trois reprises juste au-dessus de moi.

Je fais enfin le chemin du retour, boueux, trempé, en compagnie du jeune chien tout aussi boueux et trempé, et manifestement si content de l’escapade qu’il sera difficile la prochaine fois de me défaire de lui. Les caméras n’ont filmé que le passage des sangliers et des renards.

 

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