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ENTRE DEUX GARES 

 

 avion 

 

Dans le no man’s land du hall d’aéroport, un petit garçon franco-portugais juché sur une moto de manège pousse de furieux vrombissement en jetant sur tout le monde — et surtout sur les autres enfants, grand-frère, inconnus — susceptibles de lui prendre sa place, un regard furibard.

(Ce n’est pas de la belle maison de Funchal, ni des lévadas, ni du jardin aux orchidées, que Clément gardera une vive nostalgie — mais du camping-car de ce pauvre manège immobile, à l’aéroport.)

 

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Commence ici, recommence, la longue attente de l’entre-deux, l’un de ces moments vides où on touche souvent du doigt la trame de la toile, ce « plus rien à faire » de l’hôpital, des premiers et derniers moments, des salles d’attente, de l’écriture parfois et du voyage entre deux gares.

 

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Ayant crié deux fois, Clément finalement s’endort avec sa maman. Rassuré, il lui chante, en pleine nuit, « Champagne »…

 

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Grand vent chaud sur la piste de l’aéroport, clarté aveuglante — bientôt on ne sera plus qu’une tache dans le ciel au-dessus de la pointe nue de Saõ Lorençou, quelques pixels blancs dans le bleu de la photo prise par quelque inconnu, une ombre sur la mer, qui n’effraie pas même les dauphins, un trait dans le ciel vite tracé, vite effacé, un peu de buée céleste évaporée comme tous nos rêves d’îles.

 

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Relax area. Entre cent visages, oscillant parmi les corps lourds avachis, les visages fatigués, impassibles, impatients, les regards un peu ailleurs, déjà partis et tout noyés d’attente, derrière le paravent blanc de la « relax area », entre les tuyauteries compliquées ou le long des baies vitrées devant lesquelles glissent les cargos, les avions, aux ventres démesurés, en rouge et or, beau prince, le soleil se promène.

 

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Hall d’aéroport: les passant reliés en rosace à la borne de l’Internet évoquent les lézards de Saõ Lorençou, autour des morceaux de pastèque.

 

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Comme souvent, la courtoisie exquise des personnels navigants contraste avec la muflerie de ceux du sol (le loueur de voiture, l’hôtesse pas au courant, le chauffeur de bus qui abandonne les passagers sur le tarmac dans son engin surchauffé pendant vingt minutes). Formulons une hypothèse : voir partir les autres et rester soi-même à quai aggrave les frustrations ?

 

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Bientôt trois heures. Clément crie, une dernière fois : « Mais où est-ce que je suis ? » — puis s’endort.

 

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C'est plus tard au retour qu'on apprendra la nouvelle : tout a brûlé sur les hauteurs de Funchal et du rêve, il ne reste vraiment que des cendres...

 

10-11 août 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.