Journal d’un biophile, juin 2026

 

Tombeaux du pic et des trois hérissons

 

 

Terriers de la Persévérance et des Hérissons, 14 juin 2026

Sitôt franchie la lisière je trouve ce que je pense être le cadavre d’un jeune pic épeiche, qui est tombé sur le côté parmi les feuilles mortes. Sa calotte rouge, apanage des juvéniles, semble une tâche de sang, et les longues plumes noires mouchetées de blanc de son aile gauche encore déployée lui font comme un linceul. Sans doute a-t-il raté son premier vol, car on ne voit aucune trace de prédation, mais une mouche déjà s’affaire sur son bec. Je me décide à le photographier, pour témoigner de la cruauté du monde et garder trace de sa vie brève, quand un mouvement de l’oiseau m’arrête : il respire, indubitablement, il respire encore, et cet œil mort me regarde.

Il est difficile de dire l’ampleur du malaise qui me saisit. Ce pic n’est pas mort, il est en train de mourir, et il me regarde le regarder. L’achever, abréger sa souffrance, je n’en suis pas capable. Je quitte immédiatement ces lieux que les blaireaux, d’ailleurs, ont décidément déserté : on cherche depuis plusieurs jours le lieu de leur déménagement, mais l’expérience de l’an passé me rend pessimiste.

Je viens d’écrire cette phrase lorsque ce message me parvient : « Trouvé ! » L’instant d’après, je suis dans la voiture…

Après avoir croisé vers minuit un blaireau, L’Écureuil (qui est aussi un peu chauve-souris) était parti en quête de son terrier, qui est peut-être celui où les blaireaux de la Persévérance ont établi leur nouveau gîte car il n’est pas très loin. Ce n’est donc pas tant le fait qu’il ait trouvé un terrier de plus, qui surprend, mais la taille de ce dernier : on compte une vingtaine d’entrées en deçà d’une vaste esplanade où certaines parties anciennes du terrier semblent s’être effondrées, laissant apparentes les galeries. Le lieu est superbe et inhabituellement plat dans notre région : on rêve déjà aux futurs affûts, tout en mettant en place les caméras devant les gueules susceptibles d’être utilisées. Je reste cependant prudent, car ce vaste terrier creusé dans un sol sablonneux me rappelle celui de la Citadelle, demeure spectaculaire où je n’ai jamais vu qu’un ou deux blaireaux du genre le plus furtif.

À une trentaine de mètres du terrier se trouvent par ailleurs des traces d’un autre genre : outre des fèces de blaireau et une coulée menant aux champs, trois cadavres de hérissons – dont celui d’un juvénile – pourrissent, dégageant une odeur fétide. Il ne faut pas trop le rappeler, mais le blaireau est un prédateur du hérisson. Pourquoi ceux-là n’ont-ils pas été consommés ? Je n’en ai pas la moindre idée mais, supposant qu’ils vont l’être dans les prochaines nuits, j’installe avec soin une caméra devant le charnier avant de repartir en gardant en mémoire l’image et l’odeur des charognes.

La journée s’achève par une visite au terrier de l’Huile qui semble fréquenté, ainsi qu’en attestent plus bas des latrines remplies et des traces de fouille : on y placera une caméra prochainement.

 

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