Journal d’un biophile, juin 2026

 

L’orage

 

 

30 juin 2026

On l’a attendu avec espoir et anxiété, l’orage, le grand orage qui allait mettre fin à la canicule de juin. On se disait que s’il devait être à la hauteur de l’événement qui venait de se produire, tout allait être emporté sous la grêle et la boue… mais rien ne venait. Ciel blanc, tonnerre au loin, temps lourd qui durait. Quand enfin l’averse a commencé à crépiter on a d’abord savouré sa douceur – et puis, un vent mauvais s’est levé, la pluie est devenue tropicale, une odeur de cadavre est montée de la terre et on s’est mis à craindre les éclairs.

Les dégâts, finalement, ont été modérés, car il n’a pas grêlé. Une partie de la route a été emportée, les pompiers ont été à pied d’œuvre dans toute la vallée et la combe et la maison quelque peu inondée au sous-sol, ce qui n’est pas grand-chose. Maintenant je marche dans le bois en quête des images.

Ce qui frappe avant tout, c’est cette sensation d’automne. Toutes les fleurs des châtaigniers, toutes les feuilles cramées par la canicule jonchent le sol. On respire mieux, bien sûr, mais sans se déprendre d’un sentiment tenace de désolation. Soudain une plainte déchirante résonne vers la lisière, un aboiement aigu et étranglé de bête qu’on égorge. Je soupçonne la prédation d’un faon de chevreuil par un chien (celui du voisin qui habite par là-bas) ou un renard, qui sait ? Cela vous glace le sang, un cri pareil, lancé juste pour vous rappeler la souffrance et la mort… L’atmosphère vire au bain de vapeur équatoriale. Je regarde les images et retourne à l’orage d’hier…

Au terrier du Villard, Courage sort en premier sur l’esplanade recouverte par les longues chenilles jaunes des fleurs de châtaignier, et considère avec stupeur, dirait-on, le paysage métamorphosé. Le pire de l’orage est passé – il a donc attendu à l’intérieur – mais il pleut fort. Il renifle, il hésite puis s’en va en passant par le perron. Où est passée Prudence ? Je ne le sais pas, mais je note, dans la nuit, une brève incursion au terrier des Landaz, en contrebas, d’un blaireau qui est sans doute elle. Un peu avant trois heures la voici en tout cas de retour sur l’esplanade, trempée, suivant exactement la piste de son frère. Tous deux se retrouvent à l’aube, sans que je puisse noter de changement particulier dans leur façon d’être que je puisse imputer à l’orage.

Terrier de la Persévérance, Pennelle émerge en baillant, innocemment, pourrait-on dire, à l’heure habituelle, avant l’orage – puis la voici le museau sous l’averse. D’abord on pourrait croire qu’elle goûte les gouttes qui tombent sur sa truffe, puis elle se rétracte et rentre dans le terrier comme l’escargot dans sa coquille, mais on devine encore sa présence au dedans. L’averse redouble, la jeune blairelle à moitié sortie seulement de son trou semble onduler contre le tronc. Derrière elle on s’agite, on se presse, on pousse un peu – elle proteste et finit par y aller. Les autres restent à l’intérieur… Une heure plus tard il tombe des cordes, la pluie crépite durement et toute la famille reste sur le perron, dont deux blaireaux grattent la terre mouillée (en quête de vers ?). Bientôt les voici transformés en quatre grosses pommes de pain ruisselantes alignées à l’entrée. Plus question de jouer, ils se secouent et se serrent les uns contre les autres, les trois « petits » contre leur mère qui les épouille. On voit l’eau qui cascade depuis le champ, c’est le gros de l’orage – quarante millimètres sont tombés. Gratter la terre. S’ébrouer. Puis ils s’en vont en direction du champ. Le chat angora les remplace, trempé comme un blaireau, qui renifle à l’entrée.  Je ne sais rien de plus.

Le terrier des Hérissons, près duquel je n’avais encore vu que des renards – et deux passages furtifs de blaireaux seulement – entre temps a été réinvesti par au moins un blaireau imposant, au très gros ventre et à la queue bien fournie qui m’évoque Vara (son ancien terrier du Villard n’est pas loin). Je n’ai pas d’images de ce qui s’est passé au moment de l’orage, mais elle était là, ce matin, vers cinq heures, et un autre individu plus petit l’a rejoint – peut-être un blaireautin. Ils se sont livrés à une toilette mutuelle, et puis s’en sont allés. Trouver les autres gueules occupées de ce terrier sera une des missions de juillet. Le matin suivant, ce sont deux jeunes renards qui viennent jouer tout autour du terrier…

Je n’ai pas non plus d’images prises pendant l’orage au terrier de la Renaissance enfin, mais celles du retour matinal de Plume et Spatule tout terreux, qui trottinent sur l’esplanade jonchée de feuilles. Spatule pénètre sans tarder dans la plus grande des gueules, Plume prend le temps d’humer encore un peu l’air humide… Un jeune renard au poil mouillé plus tard vient renifler l’entrée du bois par laquelle Plume ressort le soir-même – et qui, donc, communique bien avec les trois autres de l’esplanade.

La dernière image de juin est celle d’un écureuil qui tourne tout autour du terrier.

 

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