Des blaireaux et des cerfs

Terrier de la Persévérance, 17 juin 2026
Les quidams qui critiquent les pièges photographiques en disant, entre autres sornettes, qu’en poser est un travail de fainéant qui vous coupe du lieu et des bêtes, ne savent vraiment pas ce qu’ils disent. Ces caméras sont un outil irremplaçable pour voir sans déranger des comportements qu’il serait impossible de voir en affût, mais elles permettent aussi de parcourir la forêt en connaissant ses invisibles habitants un peu comme le chien, le renard ou le blaireau le peuvent avec leur odorat : lorsqu’on se croise « en vrai », on se connait déjà…
Ainsi, lorsque l’Écureuil et moi-même arrivons au terrier de la Persévérance, avons-nous bien en tête l’image du grand cerf à la haute couronne qui est venu plusieurs fois gratter et humer l’entrée principale, ce qui nous permet de le reconnaître aussitôt à l’orée du grand champ. On se tapit, on avance sans bruit pour le voir disparaître ; après quoi la caméra nous permet de voir de larges bribes de ce qu’on n’a pas pu voir, en suivant à rebours le film des deux nuits précédentes.
Les quatre blaireaux du terrier de la Persévérance sont revenus hier matin, d’abord la blairelle que je nomme Cannelle (longue queue en fuseau, mamelles apparentes mais ventre nullement bedonnant comme l’avait Vara – elle doit être plus jeune), en compagnie de la blaireautine Pennelle. Je remarque que Pennelle reste souvent auprès de sa mère pendant que les deux autres sont en vadrouille.
À propos de vadrouille, c’est en changeant de quelques mètres le chemin ordinaire que nous sommes tombés sur le terrier secondaire où les blaireaux ont auparavant déménagé : deux gueules magnifiques creusées dans les ronces et les buissons du champ ! Cela confirme en passant le peu d’incidence de la température sur le choix des terriers, puisque les blaireaux ont passé là-bas les quelques jours pendant lesquels les caméras du bois n’ont presque plus rien enregistré, alors que la chaleur commençait à monter sérieusement ; sans doute la présence de parasites détermine-t-elle davantage les changements de terrier. Mais revenons à l’aube du 16 juin.
Pennelle et Cannelle restent devant l’entrée du terrier pendant que s’amplifie la rumeur matinale, puis Pennelle y pénètre pendant que sa mère remonte vers le champ. Elle semble attendre ou chercher quelque chose : ses deux autres petits ? Une voiture passe en contrebas, qui rappelle la menace. Pennelle ressort et se secoue. La blairelle alors commence la toilette de la blaireautine, qui l’épouille en retour avec une tendresse confondante. Pennelle, les yeux fermés, comme un bébé sur la table à langer s’allonge sur le dos, pattes tendues (c’est en fait une posture qu’elle adopte très souvent), pendant que Cannelle passe son museau sur son ventre.
Regarder ces images me ramène aux racines de ma méliphilie, on ne dira jamais assez l’incroyable douceur qui émane de ces animaux-là… Je songe aussi qu’il est bon de pouvoir ainsi prendre son temps pour les regarder, en s’arrêtant sur les arabesques parfaites que forment leurs têtes inclinées, en revenant en arrière pour revoir une attitude, toutes choses qu’il est évidemment impossible de faire en affût. Il est 5h30 du matin, elles pourraient l’une et l’autre rentrer dormir au plus vite mais elles s’épouillent et paressent, les yeux fermés, avec un plaisir manifeste. Pendant ce temps on entend les voitures plus nombreuses qui filent, combien des humains qui les conduisent se sont montrés, au matin ou au soir, aussi doux avec les congénères de leur terrier ?
Le film, disais-je, permet de revenir en arrière et donc de corriger des erreurs de lecture. Ce n’est pas Pennelle la blairelle qui était sur le dos, me dis-je soudain, mais Cannelle la blairelle ! Regardons mieux… Non ? Est-ce possible ? Le museau de Pennelle, d’abord dirigé vers le haut de la poitrine se déplace vers le ventre et, pendant quelques secondes malheureusement interrompues par une coupure, semble téter ! Quand on sait l’extrême rareté des tétées en extérieur, cela mérite d’y regarder à dix fois…
Finalement, ce sera plutôt vingt, mais le résultat est sans appel : ma première interprétation reste la bonne, c’est la blaireautine Pennelle et non la blairelle Cannelle qui est sur le dos, avec une attitude gigoteuse très juvénile qui n’évoque pas la grande détente patiente de la mère mammifère qui se laisse téter, il s’agit donc bien d’un épouillage et non d’une tétée, mais cela m’aura permis de revivre cette scène avec une prodigieuse intensité !
Pennelle, à présent, trottine vers le champ où elle va sans doute rejoindre les deux autres blaireautins du terrier secondaire. Cannelle se gratte devant le terrier, puis prend le même chemin.
Un peu plus tard arrive la chatte angora marron et blanc dépenaillée que j’ai déjà vue passer de nombreuses fois au terrier (et salué dans les rues du hameau), laissant pendre derrière elle des dreadlocks qui mériteraient un coup de ciseaux ; comme d’habitude elle sniffe en passant un rail d’air méliphique, accroc elle aussi aux terriers.
Le film reprend en couleurs à l’heure canonique de 21h06, avec un blaireautin hérissé en boule comme un gros hérisson, qui a donc dû pénétrer dans le terrier par une autre gueule non surveillée puisque Pennelle et Cannelle sont parties toutes deux au matin. Un deuxième blaireautin déboule par le haut, depuis le champ. Le jeu (le cauchemar) de l’identification reprend, mais je suis presque sûr qu’il s’agit des deux blaireautins que je pense être des mâles, car leurs queues (dont le dessin va se modifier au fil du temps mais permet pour l’heure une identification provisoire) ne correspondent pas à celles de Cannelle et Pennelle. Celui qui arrive du champ arbore une queue touffue dont la pointe claire est assez régulière – celui-ci, c’est Ratel – tandis que le gros hérisson qui se gratte à l’entrée possède une queue échevelée qui évoque une brosse – voici Vessel. Ratel et Vessel, donc, partent en courant sur la sente, à leur façon dégingandée et brinquebalante de jeunes blaireaux, et se livrent à une traditionnelle séance de grattage synchronisé, museaux en l’air, deux joueurs de mandoline en action… Survient Pennelle, qui rejoint du même trot chaotique ses frères (un jour j’apprendrai peut-être qu’il s’agit de blairelles, mais ce n’est pas très grave). Courses. Jeu de saute-blaireau. Roulades et grattages… Puis tous trois disparaissent tout au fond de l’image.
Nous voici au matin, ce matin. Le grand cerf les remplace, qui occupe tout l’écran, qui hume le terrier et puis, la caméra ! La voit-il ? Me voit-il ? Il s’approche un peu plus, gros plan sur ses naseaux et la tique sous son oreille droite, puis il me montre longuement ses fesses et sans égard pour les piles qu’il va falloir changer met un temps fou à s’en aller. Avec la même lenteur tranquille ou prudente propre aux grands cervidés, une biche le remplace, peut-être celle que nous avons vu le jour de la découverte du terrier juste avant d’arriver, et revu plusieurs fois ensuite. Un faon déjà grandelet l’accompagne. Imitant en tout point le cerf qui l’a précédée, la biche hume le terrier, puis la caméra semble-t-il, se gratte mollement l’oreille droite avec la patte arrière, se rapproche encore. Son œil inquiet. Ses oreilles immenses… Le jeune fait de même, à croire que le bougre va traverser l’écran et débouler sur mon clavier… mais non… il passe sa langue sur ses lèvres, un peu nerveux, hume l’odeur inconnue pendant qu’en contrebas une voiture passe, puis il s’en va.
Nous voici à maintenant, à tout à l’heure, ce drôle d’exercice d’écrire à partir des images filmées décidément brouille le temps et les lieux – au moment, donc, où l’Écureuil et moi arrivons au terrier et voyons le grand cerf s’en aller. Je découvre qu’il n’était pas tout seul, ce cerf, mais précédé par un congénère à la ramure tout aussi imposante, ce qui ne facilite pas la progression dans le bois encombré. Les deux cerfs s’en vont sans courir, noblement, comme il se doit, nous arrivons à notre tour et le film s’arrête.
