Journal d’un biophile, juin 2026

 

Phalènes, zygènes & scabieuses

 

 

À travers champs, 7 juin 2026

Enfant je vivais dans un monde peuplé de salamandres géantes et de chats grands comme des jaguars qui se glissaient entre des fougères qui étaient toutes arborescentes. Parmi toutes les fleurs et les insectes démesurés que je côtoyais de près, il y avait bien sûr la foule des anonymes, des innommables, de tous les êtres que je ne savais pas nommer – et puis il y avait celles-ci, le couple indissociable formé par ces deux-là, dont les noms connus aux sonorités capiteuses s’accordaient si bien aux couleurs :  la « phalène » et la scabieuse.

J’ignorais alors que ce nom de « phalène » qui m’avait été transmis n’était pas le bon : les phalènes sont des papillons nocturnes, et mon lépidoptère exclusivement diurne – et amateur de scabieuses – appartient en fait à la famille des zygènes (sur cette image d’accouplement il s’agit plus précisément de zygènes de la filipendule, Zygaena filipendulae, reconnaissables à leur livrée d’un noir bleuté orné de six points rouges, là où la zygène du trèfle, par exemple, ne possède que cinq taches rouges). L’eussé-je su, je pense que toute ma perception en aurait été modifiée, tant ce nom doux de « phalène » me disait la fragilité feutrée des ailes de ce papillon que je n’identifiais probablement pas comme tel. Je me souviens en outre que j’établissais un lien tout de même assez improbable avec le mot « baleine », bleue évidemment, celui d’un mauve pâle de la scabieuse débordant ainsi sur le noir de l’insecte pour composer une image mentale assez fantasmatique. J’entendais également en écho « haleine », mon souffle sur ses antennes quand je m’approchais trop et qu’elle s’envolait…

Quant à « scabieuse », ce mot à l’étymologie assez laide (du latin « scabiosus », la gale, contre laquelle la fleur servait de remède) était pour moi le luxe associé au bonheur, celui que je ressentais, que je ressens encore, à chaque fois que je constatais que, oui, la « phalène », comme consciente de la perfection qu’elle constituait ainsi, s’était bien posée sur la scabieuse. Il m’arrivait même de croquer dans les pétales de cette fleur qui, contrairement à la zygène envolée, étaient par chance comestibles – ce dont je ne me souciais guère parce que j’avais cinq ans.

Depuis que je suis grand le sol s’est éloigné, mais je résiste rarement à la tentation de m’en rapprocher lorsque les scabieuses et les « phalènes » fleurissent…

 

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