Journal d’un biophile, juin 2026

 

Au théâtre du terrier

 

 

Terrier de la Persévérance, 29 juin 2026

Pour la troisième fois les blaireaux de la Persévérance ont déménagé, investissant une gueule jusque-là négligée, au pied d’un épicéa, à un mètre environ de la surface du champ. On s’adapte avec un temps de retard qui, cette fois, a été extrêmement court, car L’Écureuil était sur place en affût et a pu assister au déménagement : il les a d’abord vus sortir par la gueule habituelle, s’épouiller, jouer et ratisser longuement sans que sa présence ne soit décelée, puis utiliser cette nouvelle entrée qui, quatre nuits plus tard, a pris le pas sur toutes les autres. La caméra a donc pu être placée dès le lendemain.

Les premières images me laissent pantois. Comment dire ? Le hasard fait parfois au photographe de divines surprises – comme pour Nicolas Bouvier, à Tokyo dans les années 50, ce mur « festonné par des concrétions calcaires et des ruissellement d’eau qui avaient dessiné (…) comme un rideau de théâtre » devant lequel « par un coup de chance incroyable (…) les gens qui passaient avaient l’air de caractères sortis du petit théâtre du monde… », offrant à l’écrivain-voyageur-iconographe le décor des clichés qui allaient le sauver du marasme financier et le consacrer photographe…

J’ai pensé aussitôt à ce mur en voyant l’image des blaireaux comme enchâssés dans un terrier pris en coupe, avec la coulée presque verticale qui pourrait figurer le tunnel et, au pied de l’épicéa, une fente trop petite pour qu’ils puissent passer à plusieurs, si bien que leurs masques serrés l’un contre l’autre quand ils sortent – ou tentent de sortir – semblent appartenir à une seule et même bête étrange. La caméra, placée assez près sur un arbre juste en face à leur hauteur, comme le mur surélevé de Bouvier transforme ce perron terreux en scène de théâtre.

Lorsque nous avions trouvé ce terrier, je m’étais dit que les blaireautins éventuels auraient bien peu de place pour y jouer, tant le lieu manque de replats (le grand champ au-dessus étant a priori trop exposé) ; je constate à présent qu’il n’en est rien, et qu’on peut facilement jouer à deux, trois et même quatre sur un petit bout de balcon – peut-être le jeu n’en est-il que plus amusant.

Il fait encore jour et une lumière chaude baigne les racines et les feuilles, lorsque Cannelle émerge la première. Jamais encore je n’avais pu aussi bien la voir, ni même voir aucun des blaireaux que Je suis, filmée de près en lumière diurne. Ce qui frappe, c’est non seulement son long et fin museau mais surtout la douceur et la bonté qui émanent de son regard rêveur. Le blaireau a des petits yeux sombres à peine visibles d’ordinaire au milieu des bandes noires de son masque, et la lumière infrarouge les rend trompeusement inquiétants. Rien de tel cette fois, et c’est un grand bonheur de la voir, de les voir bientôt tous ainsi.

Conformément au rituel, Cannelle sort brièvement une première fois, le temps de prendre la température extérieure (27°C), puis elle regagne l’intérieur (son museau affleure encore) et ressort finalement une demi-heure plus tard (est-ce qu’il faisait trop chaud ?). Cette fois elle hume à gauche, hume en face, hume à droite et en bas, côté route, et en haut côté champ (rien à signaler). Le soleil de face éclaire son masque et ses yeux à mi-clos lui donnent l’air d’un phoque endormi… Arc-boutée sur le toboggan qui mène au champ elle commence sa toilette, le perron servant comme au terrier du Villard de cuvette de toilettage ; puis elle regagne l’intérieur.

Un quart d’heure plus tard elle ressort, commence à ratisser les feuilles de l’entrée puis soudain s’arrête, semble fixer la caméra – qu’elle ne peut pas détecter, c’est donc une illusion. Debout sur ses quatre pattes dans la lumière du soir qui fait ressortir le fauve de sa robe, elle est tout simplement splendide, et son attitude d’une grande noblesse. Elle incline plusieurs fois la tête de haut en bas, comme le font toujours les blaireaux qui perçoivent une menace, puis se décide à rentrer.

Quelques minutes plus tard, changement total de tonalité, ce sont les blaireautins Ratel (marque blanche sur la bande droite, queue fine et droite) et Vessel (queue en écouvillon aplati) qui occupent le perron. Ratel barre la sortie à Vessel, qui réussit tout de même à se hisser à l’extérieur, puis tous deux se mettent à lutter, se poussent flanc contre flanc avec leurs deux dos ronds qui semblent deux hérissons, pendant que Pennelle tente à son tour de sortir ; puis Ratel parvient à repousser à l’intérieur son frère qui roule sur sa sœur. L’instant d’après (les coupures ne facilitent pas le suivi de la scène) il semble que Pennelle ait réussi à sortir, qui hume l’air extérieur pendant que les deux autres continuent leur simulacre de combat. Il devient plus que jamais difficile de les distinguer, car soudain c’est elle qui entre dans le jeu : Vessel l’empoigne et la renvoie à l’intérieur, Ratel en profitant pour l’attaquer par derrière et lui mordre les fesses !

La mêlée qui s’en suit est des plus confuses. Dans la poussière et les feuilles mortes se mélangent les fins museaux aux dents pointues, les longues griffes brillantes au bout des pattes noires, les bandes noires et blanches brouillées comme celles d’une toupie – puis la bagarre se concentre sur Ratel et Vessel qui se regardent avec un air hagard avant s’empoigner pendant que Pennelle, elle, reste terrée à l’entrée du terrier, atterrée ? intéressée ? amusée ? désireuse de sortir ou de participer ? On ne peut pas le dire, mais on peut avancer sans se tromper que ce sont là des blaireautins qui avaient bien besoin de se défouler après de longues heures passées à l’intérieur !

Ratel, à nouveau, réussit à repousser Vessel et reste momentanément maître du perron, après quoi c’est l’inverse car les forces en présence sont bien équilibrées. Il me semble aussi que dominer le partenaire n’est pas le plus important, tant l’échange des positions se fait facilement : faire rouler l’autre est drôle, mais rouler l’est aussi… Est-ce que je me laisse abuser par ce que je sais, ou crois savoir, du caractère peu territorial et assez peu belliqueux des blaireaux ? La comparaison avec le jeu beaucoup plus agressif des renardeaux est de ce point de vue édifiante : chez eux, les jeux de bagarre introduisent de façon claire une hiérarchie, et la dispersion familiale semble par ailleurs plus rapide et plus systématique (encore que des renardeaux devenus adultes puissent rester dans le groupe familial et contribuer au nourrissage des jeunes de l’année suivante). S’il arrive que de vrais combats surviennent chez nos blaireaux (un inconnu est passé il y a une semaine au terrier du champ, blessé au-dessus de la queue), le blaireau reste avant tout profondément pacifique et excelle avant tout dans l’art de la tendresse…

Pendant que j’écrivais ces lignes, Vessel et Ratel ont poursuivi leur joute accompagnée de quelques stridulations, à belles dents mais museaux mouchetés. Pennelle a disparu, ayant peut-être choisi de passer par une autre sortie. Tous deux se retrouvent pareillement renversés en arrière sur le dos, leurs deux museaux en parallèle, puis roulent à gauche, roulent à droite, je crois que c’est Vessel qui, coincé entre la gueule du terrier et celle de son frère, pousse ce cri aigu avant de rétablir sa position en appuyant ses griffes sur le tronc et en mordant le bas du dos de Ratel… Resté maître du perron, Vessel se dresse contre l’épicéa dont il griffe le tronc (ainsi que je l’ai si souvent vu faire à Courage). Pennelle sort alors, joute en passant avec Vessel puis s’en va plus loin, laissant la place à Ratel qui reprend le combat. L’émergence d’une nouvelle tête complique un peu plus l’affaire : est-ce Pennelle qui s’est amusée à rentrer par une autre gueule pour ressortir par celle-ci (ainsi que Courage et Prudence l’ont fait si souvent entre les deux gueules principales du terrier du Villard), ou bien Cannelle ? Les deux blaireautins s’arrêtent un instant. Ratel regarde dans le vague vers le fond du ravin… et Vessel se jette sur la nouvelle venue, qui était bien leur sœur ! Le jeu reprend, qui dure depuis plus d’une demi-heure, mais s’arrête à nouveau au moment où, cette fois, émerge bel et bien le dernier membre du quatuor – leur mère, prise un peu à partie elle aussi, mais tendrement, par Pennelle…

Le groupe se disperse, on s’en va par le bas, on revient par le haut, Ratel ratisse quelques feuilles qu’il enfouit dans le terrier pendant que Cannelle hume les alentours. Un des blaireautins marque soigneusement sa mère de sa glande subcaudale (je n’ai pas encore observé de marquage réciproque fesse contre fesse ainsi que Prudence et Courage le faisaient très souvent) : à en juger par son attitude – se mettre sur le dos en se plaçant en travers du passage de sa mère – il doit s’agir de Pennelle, la blaireautine. Trois blaireaux se placent à droite du perron quand le quatrième émerge de la gueule, ce qui confirme qu’ils empruntent bien une autre gueule non surveillée pour s’amuser ainsi à entrer et sortir (je placerai demain une troisième caméra), puis toute la famille s’en va. Plus d’images.

Le retour du quatuor se fait un peu avant cinq heures devant la même gueule, pour une scène d’épouillage collectif. Pennelle s’illustre encore par cette façon qu’elle a de toujours se mettre sur le dos comme un bébé humain, mais tous adoptent des postures de détente – les trois blaireautins étendus sur le dos pattes en l’air, la blairelle seule couchée à moitié sur le ventre. Puis la blairelle repart, laissant les trois blaireautins reprendre leurs jeux de la veille. J’ai comparé ce perron à un théâtre, et le dispositif de fait laisse la possibilité de vrais tours de magie : trois blaireautins en tas s’amusent, trois blaireautins mêlés se mordent en couinant, et puis soudain – il y en a quatre ! Ainsi Cannelle, partie par l’extérieur probablement pour aller aux latrines, est-elle revenue en douce par l’intérieur…

Chaque arrêt sur image semble un tableau vivant dans lequel les figurants momentanément figés soignent leurs attitudes pour s’accorder à la composition d’ensemble. Cannelle à gauche, retournée, semble s’apprêter à repartir vers le haut côté champ pour échapper à tant d’agitation, pendant que Pennelle à droite étendue de tout son long sur le dos ouvre la gueule en un cri muet et appose sa patte griffue sur le tronc ; au centre de l’image, Vessel incline la tête face au spectateur en une posture d’intimidation, à l’instant où Ratel, mâchoire ouverte, canines éclatantes, blaireau-vampire terrifiant, s’apprête à lui mordre le cou… L’instant d’après, c’est un autre tableau, puis un autre, puis un autre. Les rôles sont cependant bien confirmés : il y a d’un côté Ratel et Vessel, bagarreurs invétérés qui chahutent à n’en plus finir (le baculum de l’un d’eux au moins, très visible, confirme que c’est un mâle), et de l’autre Cannelle et Pennelle, beaucoup plus tranquilles. Cannelle, cependant, mord l’un des deux frères comme pour l’épouiller, mais l’épouillage devient aussitôt une joute si bien que la mère et son blaireautin luttent à droite pendant que la blaireautine et son frère font de même à gauche…

Mais voici que le ciel blanchit et que retentissent les premiers chants de l’aube. Pour les blaireaux, il est l’heure d’aller se coucher, après un dernier moment de grattage et d’épouillage. Moi, je suis ému : au théâtre du terrier je peux voir, cet été, ce que je n’avais pu voir l’an passé, le terrier du Villard ayant été déserté dès le 15 juin. Ma méliphilie s’en trouve ravivée.

 

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