La Renaissance en juin

Terrier de la Renaissance, 6 au 29 juin 2026
Il y a des terriers de blaireaux qu’on peut aisément qualifier de « principaux », parce qu’ils semblent occupés quasi continûment, même si leurs habitants sont toujours susceptibles d’échapper aux caméras en empruntant des gueules jusque-là négligées ou en allant passer quelques jours dans un terrier secondaire : ainsi du terrier de la Persévérance (quatre blaireaux), assez comparable à celui du Villard que je suis depuis un an et sept mois.
Il y a des terriers de renards qui ont été le théâtre d’un intense animation pendant les premières semaines de la vie des renardeaux avant d’être désertés – par les renards d’abord, puis par les humains qui les observaient : ainsi du Grand Creux, de la Souille et des Chèvres. Où gîtent à présent ces renards que l’on croise régulièrement dans les champs, les bois et les jardins alentour ? Même si les petits ont bien grandi, ils ne sont manifestement pas allés loin et reviennent chaque nuit boire et jouer à la mare où j’ai laissé une caméra… Les terriers abandonnés n’ont-ils pas entretemps été réinvestis ? Je note dans la marge : penser à retourner voir…
Il y a des terriers a priori de blaireaux qui ne consistent qu’en une ou deux gueules et semblent inhabités : aux terriers du Roncier, du Petit Sapin, de l’Huile et de la Prédiction ainsi que dans deux des trois terriers de la blaireautière des Landaz, je n’ai ainsi vu aucun animal pénétrer, en dehors des mulots et des souris (ou des hulottes, trois jours durant le mois dernier) – mais cela ne veut pas dire qu’ils ne le seront pas à l’avenir, et je les garde sur la carte générale où je consigne toutes nos explorations. Deux des quatre terriers secondaires de la blaireautière du Villard ont pareillement été occupés par un renard ou par un blaireau de passage au moment du rut, les deux autres étant apparemment oubliés depuis longtemps.
Et puis, il y a des terriers qui sont occupés mais d’une façon étrange, avec régularité mais par intermittence et avec une extrême discrétion : c’est le cas des deux grands terriers de la Citadelle et des Hérissons (dont le sol sablonneux explique le creusement de gueules nombreuses et surdimensionnées qui donnent à l’observateur néophyte l’impression que ce sont trente blaireaux et non un ou deux qui habitent ici…), et, dans une certaine mesure, de celui de la Renaissance. Sans doute s’agit-il de terriers secondaires reliés à des terriers principaux que nous n’avons pas encore réussi à trouver.
De retour d’une énième « tournée des terriers », je fais le point sur les images enregistrées ce mois-ci à la Renaissance.
6 juin, 22h26, un jeune blaireau à la queue fine pointe le bout de son groin avec toute l’inquiétude habituelle et même, dirait-on, les oreilles en arrière, avant de s’évanouir. Un matou rayé qui n’est pas forestier le remplace. À l’aube ce sont deux individus qui reviennent, se grattent, se pressent, finissent par rentrer.
7 juin, passent un chat tigré, un autre blanc tacheté et puis, à 21h51, un blaireau très pressé traverse, dont on ne voit que les fesses. Il faut être vigilant pour distinguer, juste après, le tout petit museau qui se risque à l’extérieur de l’une des grandes gueules sombres de l’esplanade. Est-ce lui qui passe à nouveau dans le champ de la caméra avant cinq heures du matin ? Je ne peux pas l’affirmer, mais l’individu à la queue ample, touffue, en forme de pinceau, qui repasse peu après devant la caméra, semble être un adulte. Il marche d’un pas pesant de gueule en gueule en reniflant, n’entre dans aucune puis disparait.
8 juin, la même scène se répète du jeune inquiet qui émerge, à 21h38 cette fois, sous la pluie qui crépite, puis qui part en courant – aux terriers du Villard et de la Renaissance ses congénères s’attardent, se papouillent et s’amusent parfois une heure au terrier avant de s’en aller… Le retour de l’animal charbonneux et trempé s’effectue comme les nuits précédentes un peu avant cinq heures, à pas feutrés. Ils sont deux, semble-t-il, deux jeunes déjà grands dont l’un s’engouffre soudain précipitamment dans la gueule, pendant que l’autre… je ne sais pas !
9 juin, un tout jeune renardeau inspecte olfactivement le terrier, puis le chat blanc tacheté fait de même. Les blaireaux ne se montrent qu’après cinq heures, qui sont donc sortis par une autre gueule non surveillée : le premier plonge, le second s’attarde longuement autour des quatre gueules principales du terrier (une cinquième en contrebas semble inutilisée), marque le sol, puis rejoint finalement son comparse.
10 juin, le même renardeau effectue le même tour à la même heure ou presque, puis nos blaireaux émergent à 22 heures : d’abord, Plume Fébrile, puis quelques minutes plus tard, Spatule Tranquille (qu’on me pardonne les facilités de ces noms dignes de Yakari qui sont là, justement, pour ma faciliter la lourde tâche de la reconnaissance !). Dans la nuit un renard adulte vient flairer le terrier, sans s’attarder. Un peu avant cinq heures revient l’adulte à la démarche pesante et à la queue longue et touffue en forme de pinceau. Comme la fois précédente il n’entre dans aucune des gueules de ce terrier, peut-être occupé par deux jeunes en dispersion : Vara, de même, a laissé Courage et Prudence seuls au terrier qu’elle a fini par quitter, mais où elle est revenue souvent avant de disparaître tout à fait… La caméra, ce matin-là, n’enregistre aucun autre retour.
Il faut attendre l’aube de la nuit suivante (nous sommes donc le 12 juin) pour retrouver Plume, sèche et propre (j’accorde au féminin en supposant que c’est une jeune blairelle), et Spatule, tout charbonneux. Ce dernier, soudain inquiet, s’engouffre dans le terrier. Un peu plus tard un renardeau, sans doute le même que les nuits précédentes, survient à son tour et sans hésiter pénètre dans la gueule sur les traces de Spatule… L’extrémité claire de la fine queue du renardeau vient juste de disparaître, j’attends avec anxiété de savoir ce qui va se passer et compte les secondes : une… deux… trois… le renardeau ressort et s’en va en trottinant, l’air peu inquiet, renifler toutes les autres gueules du terrier avant de revenir à celle-ci et de poursuivre son chemin. L’intérêt des renards pour les terriers de blaireaux semble très bien ancré.
12 juin, 21h25, la caméra – très bien placée – surprend le groin de Plume Fébrile qui inspecte les alentours depuis l’intérieur du terrier, avant même qu’on ne puisse repérer sa présence. Elle émerge – sa finesse me donne décidément l’invérifiable intuition qu’il s’agit d’une femelle – presque aussitôt suivie de Spatule Tranquille – son aspect plus massif me laisse penser de façon tout aussi invérifiable qu’il s’agit d’un mâle – puis elle gratte brièvement les feuilles comme pour rassembler la litière, avant de disparaître dans une coupure de caméra de 34 secondes. Il peut se passer beaucoup de choses, en 34 secondes, mais le film ne le montre pas ! Il montre seulement Spatule qui ne semble pas avoir bougé et qui sort à son tour du terrier… bientôt suivie par un autre blaireau qui n’est autre (nouvelle coupure de 13 secondes) que Plume, une vue sur les deux postérieurs des blaireaux en atteste ! Après avoir cru qu’il y avait trois blaireaux, j’en conclus simplement que, pendant la première interruption, tous deux ont dû rentrer précipitamment dans le terrier, Plume se cachant derrière Spatule avant que ce dernier ne ressorte. Spatule revient un peu avant cinq heures, suivi de peu par notre renardeau qui effectue trois passages à deux heures d’intervalle.
13 juin, comme cette stabilité, comme ces répétitions me plaisent, et il me semble ici retrouver les joies du terrier du Villard ! Que L’Écureuil, sans qui je n’aurai jamais trouvé ce terrier (ni les autres) en soit ici remercié… Un peu avant 22h, voici donc les deux yeux rendus phosphorescents par les LED noires de Spatule qui brillent au fond du terrier, puis le blaireau profite d’une coupure de caméra pour magiquement disparaître et réapparaître dehors, museau au vent, fourrure impeccable, on ne dira jamais assez à quel point cet animal est beau… Revient aussi comme un spectre le matou blanc tâché, et revient l’aube ensuite, comme la nuit file vite… Spatule se gratte sur l’esplanade (car ce terrier est situé sur un terrain inhabituellement plat), l’ai un peu hébété, comme groggy, il est temps semble-t-il de retourner dormir – à moins que ce ne soit quelque menace invisible qui lui donne cet air ahuri qui doit être celui de n’importe qui occupé à fixer ses yeux aveugles sur une menace qu’il ne peut que sentir, car le voici qui détale et s’engouffre dans la première gueule venue. L’image d’après montre, sans nul rapport car le temps a passé, l’inévitable renardeau tout à sa méliphilie, en noir et blanc puis en couleurs (puisque le jour s’est levé), allant d’une gueule à une autre avant de disparaître. Je note que, cette nuit-là, je ne vois qu’un seul des deux blaireaux – ce qui est tout à fait semblable à mes observations du terrier du Villard où il est fréquent que Courage reste seul sans Prudence.
14 juin, 22 heures, Plume Fébrile arpente l’esplanade en reniflant à gauche, en reniflant à droite ; l’instant d’après, c’est déjà l’aube, et la voici qui revient encore plus hésitante, le museau charbonneux. Un renard à l’image la remplace, que la quatrième caméra rajoutée récemment sur la gueule du bas filme en gros plan.
15 juin, sans doute est-il temps pour la belle mécanique de se gripper, je le sens, je le sais, cela s’est toujours passé de cette façon… Les caméras cette nuit-là ne captent pas d’images, si ce n’est, à l’aube, celle du renardeau ; puis Plume enfin revient et, moins fébrile que d’habitude, s’installe au pied de l’une des caméras pour faire sa toilette, roulée en boule, le museau dans la queue. Elle éternue par deux fois (rhume des foins ?) puis pénètre dans une gueule par laquelle je n’avais encore vu aucun blaireau passer (trois gueules sur cinq sont donc ici utilisées).
Aucune image n’a été enregistrée lors de la nuit suivante. Où les blaireaux s’en vont-ils quand ils ne sont pas là ? Il y a, plus loin en contrebas, un autre terrier que je ne connais pas mais où mes voisins et amis Annick et Joël ont placé des caméras qui ont capturé, outre de nombreux passages de chats forestiers, des blaireaux qui sont peut-être ceux-là – je note dans la marge qu’il faudra que je récupère leurs images. Le 17 juin, cependant, ce sont deux renardeaux qui passent l’un après l’autre au terrier, histoire de me rappeler à quel point il est difficile d’évaluer le nombre d’individus réellement présents… Si les renards viennent si souvent au terrier, c’est aussi parce qu’ils sont nombreux, beaucoup plus nombreux que ne le sont les blaireaux. Reviennent ensuite dans la nuit le chat blanc tâché et puis, à l’aube, la blaireautine Plume, qui inspecte avec soin l’esplanade, s’y attarde un peu, se secoue, semble hésiter… Le film s’arrête là.
Je ne l’ai pas vue rentrer mais elle l’a pourtant fait, puisqu’elle émerge le lendemain soir, 21h37, de la même gueule, devant laquelle elle ne s’attarde guère avant de s’en aller – pour ne revenir qu’à cinq heures, comme souvent, et regagner le terrier en empruntant toujours la même gueule (dans l’intervalle, un renardeau), près de laquelle je la retrouve encore le 20 juin au matin : elle est donc ressortie par l’une des deux gueules qui ne sont pas surveillées (et devant lesquelles je note en marge qu’il serait bon de remettre une caméra). Plume Fébrile, ai-je dit – mais elle me semble vraiment de moins en moins fébrile, puisque la voici de nouveau qui fait paisiblement sa toilette sur l’esplanade, avant de disparaître.
Bien sûr il faudrait dire un mot, aussi, de l’écureuil qui passe et repasse sur la terre battue du terrier, qui commence même à y pénétrer et puis qui, se rappelant peut-être de ce qu’il est, se ravise et d’un bond regagne le premier tronc venu ! Il faudrait évoquer les mulots, les souris, les merles et les grives qui ne cessent de fourrager parmi les feuilles et sont peut-être les hôtes les plus permanents des lieux – mais je ne peux pas tout dire ni tout voir, aussi je me contente d’observer, avant tout, les gros mammifères qui me permettent de le faire, à recommencer par ce re-renard qui re-revient, lui ou son frère, renifler le terrier le 20 juin au soir, et saute même à l’intérieur de l’une des plus grandes ouvertures…
20 juin, 21h27, il fait encore jour quand Plume ressort et repart furtivement ; 21 juin, 5h05, il fait encore nuit lorsqu’elle rentre se coucher.
21, 22 juin, la canicule qui monte et se prolonge ne semble pas perturber l’emploi du temps de la jeune blairelle, mais voici qu’elle ne rentre pas au matin du 23. Un écureuil de belle fourrure assis sur ses fesses au-dessus du terrier semble la remplacer. Nul blaireau ne se montre plus jusqu’à l’aube du 26 juin où ce n’est pas Plume, mais Spatule qui revient. Le blaireau tourne un moment d’une gueule à l’autre pendant qu’une jeune hulotte chuinte, puis il s’en va. Une heure plus tard, Plume à son tour revient (sa queue plus fine légèrement de travers facilite l’identification), marque (je n’exclus pas que Plume soit un mâle, ceux-ci ayant tendance à marquer davantage), puis disparaît en empruntant exactement le même chemin. La blaireautière reste ainsi sans blaireaux.
Le soir venu, Plume sort tranquillement de la gueule qui se trouve un peu plus loin dans le sous-bois à l’écart des autres ; l’instant d’après une horde de gros animaux rayés la cerne, le groin au sol, rendus menaçants par le reflet de la lumière sur leurs pupilles : cinq marcassins s’avancent en grognant et en machant bruyamment. À l’aube Spatule revient par l’une des deux grandes gueules creusées sur l’esplanade et rentre sans tarder.
À 21h30 désormais il fait encore assez jour pour que la caméra continue à filmer en lumière diurne et couleurs le renard adulte qui passe. Nul blaireau ne se montre avant 3 heures du matin : Plume ou Spatule ou un autre, je ne sais pas, car celui-ci s’est assis sur ses fesses et se gratte tranquillement entre les deux entrées du terrier. Lorsqu’il se relève, je constate qu’il s’agit a priori de Spatule, de passage seulement, mais qui revient à l’aube du 28 juin, images en couleurs, et s’enterre aussitôt.
Jamais encore sur ce terrier je n’avais observé de sorties diurnes, jusqu’à ce jour du 28 à 17h27. Qu’est-ce qui a sorti Spatule du sommeil ? Surgissant de la gueule il scrute en contrebas le sentier et la route, s’avance au bord du ravin, puis fait demi-tour et regagne son abri. Moins d’une demi-heure plus tard il renouvelle l’opération, regarde une voiture passer puis regagne plus vite encore son abri. Je ne saurai jamais…
La sortie du soir vient plus tôt, le blaireautin apparaissant de nouveau à la lumière du jour. Il se secoue puis s’en va d’un pas décidé, laissant la place au chat blanc tâché qu’on n’avait pas vu depuis quelque temps. Plume passe aussi – d’où vient-elle ? C’est elle en tout cas qui revient à l’aube habituelle, qui passe devant la gueule mais n’y pénètre pas.
Je ne sais rien de plus.
