Le rituel du terrier (blaireaux, cerf, sangliers, martre)

Terrier de la Persévérance, 8 au 12 juin 2026
Les trois grands blaireautins qui semblent avoir déserté le terrier de la Persévérance y reviennent sans leur mère, et se gratouillent, chahutent un peu. Le jeune mâle à la queue droite, que je nomme Ratel, chevauche celui ou celle dont la queue en pétard évoque une sorte d’écouvillon et que je nomme donc Vessel. Vessel se risque à l’intérieur du terrier pendant que Ratel reste à l’intérieur, et en ressort presque aussitôt à reculons comme s’il s’était trompé d’adresse. Tous deux reprennent leurs jeux, mais en contrebas deux yeux viennent de s’allumer, qui les regardent sans cligner : le troisième blaireautin arrive, qu’ils s’empressent alors de rejoindre, et tous trois disparaissent dans la nuit.
À l’aube survient un habitant des lieux qui peine à passer entre les branches basses du sous-bois : la ramure de ce cerf est si grande qu’elle semble le gêner, et déborde en tout cas le cadre de la caméra. Il s’avance et baisse la tête pour renifler l’entrée du terrier comme le font à peu près tous les mammifères qui passe par ici, il continue sur quelques mètres puis fait demi-tour en inclinant la tête pour passer sous les branches et revient au terrier. Il hume à nouveau, se détourne, semble hésiter, puis de sa patte avant droite racle cinq fois la terre battue juste devant l’entrée, avant de flairer à nouveau. Que signifie ce geste ? J’ai déjà vu une biche non seulement racler le sol mais même s’acharner sur un terrier où un blaireau venait juste de se réfugier. Sans doute n’est-ce là qu’une réaction d’affirmation territoriale en réponse aux marquages olfactifs des blaireaux, qui n’ont pas manqué de frotter leurs glandes subcaudales lors de leur dernier passage… Le cerf à la trop grande ramure finit par se détourner et, d’un pas plus hésitant que noble car la piste est scabreuse, poursuit son chemin sur la sente des blaireaux.
La nuit venue, la laie sombre au mufle mouvant rouvre le sentier, serrée de près par ses quatre grands marcassins à la robe claire dont les rayures commencent à s’estomper. Tous reniflent l’entrée du terrier puis défilent en grognant devant la caméra. L’instant d’après (trois heures, en vérité), ce sont les trois blaireautins qui les remplacent, sur le même sentier, dans la même position, groins au sol, mêmes silhouettes trapues et fouisseuses dirait-on, et l’on comprend qu’au Moyen Âge on ait pu croire – sans caméra infrarouge ni monoculaires thermiques – qu’il existât une espèce de blaireau-sanglier nommée « porchin » et une autre de blaireau-chien appelée « chenin » issue d’une probable confusion avec les renards puisque, de fait, la nuit tous les mammifères sont gris… Toujours est-il que nos trois compères déboulent devant l’entrée principale du terrier, puis s’égayent vers les autres gueules, reviennent faire un brin de toilette sur le perron… L’un des blaireautins – je crois que c’est Ratel – fourre son museau à l’intérieur, puis part à la poursuite de Vessel, qui en a profité pour se carapater, avant de revenir comme aimanté devant ce trou qui l’attire, dans lequel il entre enfin jusqu’à la queue, mais ressort aussitôt… Quelle mouche des terriers l’a piqué ? Il se met alors à faire des bonds sur place en se secouant, mais c’est en fait une invite au jeu adressée au troisième blaireautin, que je pense être une blaireautine et nomme Pennelle parce que sa queue m’évoque la forme d’un pinceau. Pennelle, donc, est en train de redescendre et ne se soucie pas de son frère, qui retourne fourrer son museau dans le trou…
Un terrier délaissé devient-il lieu tabou ? Est-ce qu’y pénétrer porte malheur, chez le peuple blaireau ? Est-ce que renifler, gratter ou grogner à l’entrée est un rite qui permet d’en éloigner les démons méliphiques ? La martre en tout cas est la seule à franchir la zone avec toute l’insouciance de sa démarche sautillante de mustélidé pressé…
